Émilie Prouchet-Dalla Costa
Des cœurs en acier pour une déclaration d’amour publique
À Montauban, la sculptrice de Négrepelisse transforme les armatures de l’ancienne Halle Ligou, dites “Les Parapluies”, en un hommage amoureux destiné à devenir un repère pour toute la ville.
Entretien autour de l’œuvre « Les Cœurs de Geda », une création profondément intime et émouvante, commandée par l’entrepreneur montalbanais Gérard Poujol en hommage à son épouse disparue, Danièle.
Au bout du fil, Émilie Prouchet Dalla Costa pédale. Elle file vers son atelier, passe devant la bergerie de sa sœur, et s’excuse presque d’être en retard sur tout : « J’ai pris beaucoup de retard sur tous les autres projets. La grosse sculpture pour laquelle vous appelez m’a demandé beaucoup de temps. » La sculptrice, qui travaille exclusivement l’acier Corten, ne ralentit pourtant jamais. Sa méthode tient en un chiffre: elle répond à beaucoup d’appels d’offres, et en perd beaucoup. « Pour vingt appels d’offres que je fais, j’en gagne un. » Elle le répète, pour être sûre d’être bien comprise.
Celle dont il est question aujourd’hui n’est pourtant pas venue d’un appel d’offres. Elle est née d’une conversation, d’une rencontre avant d’être une commande.
Tout commence quand Gérard Poujol, promoteur immobilier montalbanais, cherche un sculpteur. Il demande autour de lui, et le nom d’Émilie Prouchet Dalla Costa revient. Ils ne se connaissaient pas, même si leurs familles se côtoyaient vaguement : « Ma grand-mère connaissait sa grand-mère. »
Elle tient à ce que l’on comprenne la nature de cette commande. « Ce n’est pas un homme qui a misé sur moi parce que je serais un bon cheval de course. Le projet, c’est une rencontre. » Le commanditaire n’est pas un collectionneur, et elle insiste : il n’investit pas dans l’art, son domaine, c’est l’investissement dans la pierre. Mais elle souligne aussi ce qu’il fait pour la ville, lui qui a racheté, rénové et sauvé des bâtiments en ruine du centre : « Il investit pour la beauté de Montauban. » Quant à elle, elle aurait pu refuser. « On s’est bien trouvés. Il n’a peur de rien, un peu comme moi. »
Gérard Poujol pose une seule exigence : la sculpture devra utiliser les armatures de la Halle des Parapluies, démontée il y a dix-sept ans et qu’il avait rachetées à l’époque. Elles dormaient depuis, stockées dans un de ses dépôts de la zone nord. Ce sont des tubes de 22 centimètres de diamètre et 15 millimètres d’épaisseur, longs de onze mètres, cintrés selon deux courbures différentes, l’une sur sept mètres, l’autre sur quatre.

Pour la plupart des sculpteurs, c’est une contrainte. Pour elle, c’est un point de départ. « La technique, pour moi, est libératrice ». Elle met le chalumeau dans la matière, « voit ce qu’elle dit », mesure son épaisseur, puis applique une méthode de travail. « Et je crée en fonction de la méthode que je vais appliquer. » Avant la maquette au dixième, elle a dû recréer la courbure des parapluies, puis redécouper minutieusement ce qu’elle avait cintré. Un mois de préparation, environ un an de travail au total, et presque toutes les armatures employées: seules trois arches abîmées sont laissées de côté. Elle précise que c’est du réemploi, pas de la récupération, et que ce n’est pas sa pratique habituelle : « C’est très rare ».
Il y a aussi un souvenir derrière ces tubes. « Les parapluies, on les a détruits il y a dix-sept ans. J’avais vingt ans à peu près. Les revoir dans le paysage urbain, sur le boulevard urbain, c’est super symbolique. » Les halles, d’une certaine façon, restent à Montauban.
Les Cœurs de Geda : le nom est celui de l’entreprise de Gérard Poujol, GEDA, contraction de son prénom et de celui de son épouse, Daniele. « Il ne faut pas chercher très loin », sourit la sculptrice. Cette épouse, que tous appelaient Nanou, est décédée il y a trois ans. Le promoteur avait alors demandé au conseil municipal que le rond-point qu’il empruntait chaque jour, entre chez lui et son agence, porte son nom. Le rond-point Nanou Poujol existe donc déjà, et c’est dans cet espace que l’œuvre sera installée. Rien n’a été imposé : « Ça a été progressif. »
Reste la question qu’un hommage privé pose forcément : comment le rendre commun ? Émilie Prouchet-Dalla Costa a passé du temps à faire parler son commanditaire, ce qu’il aimait, ce qu’il faisait. « Quand on fait des œuvres comme ça, je pense qu’il faut être un peu psy. » Elle a dû éviter l’écueil de la mièvrerie, et répondre à ceux qui lui faisaient remarquer que Nanou n’était pas une figure publique. Sa réponse est nette : « C’est une déclaration d’amour d’un homme à sa femme. On s’en fout qu’elle n’ait pas été un personnage notable. C’est un homme qui a perdu sa femme et qui veut lui rendre hommage ». Et elle cite un écrivain portugais* dont elle a oublié le nom : « L’universel, c’est le local sans les murs. »

L’œuvre fait 8 mètres de haut et pèse douze tonnes. Le jour, ce sont les ailettes qui prennent le dessus, dans un jeu de pleins et de vides. Or Gérard Poujol tenait à ce que l’on reconnaisse les parapluies. La sculptrice a donc évidé les arches, et chacune abritera un ruban LED : à la nuit tombée, la matière s’éclairera de l’intérieur et les parapluies reviendront au premier plan.
L’étude des fondations est bien avancée et on attend le rendu du bureau de contrôle. La pose est envisagée fin décembre ou début janvier 2027. La ville de Montauban deviendra propriétaire de l’œuvre, car elle a été offerte par le donateur.

La conversation prend un tour plus grave quand il est question du sort des œuvres dans l’espace public : déplacées, abîmées, parfois détruites. Elle a elle-même entendu parler du démantèlement d’une œuvre à Perpignan (Solart2). Avec Gérard Poujol, le sujet n’a pas été abordé, car déplacer douze tonnes d’acier demanderait de « gros moyens ». Elle compte néanmoins fixer des réserves dans l’acte de donation : pas de peinture, pas de déplacement, et maintien des plaques explicatives qu’elle n’a pas encore réalisées. Et elle pose son veto sur les projets d’arbres et de gravier autour : « J’ai une notion de l’esthétique qui est quand même très précise. »
Ensuite, il faut lâcher. « Quand elle est visible par les autres, elle ne m’appartient plus. Elle appartient aux habitants de Montauban. » Elle avoue que cela n’a pas toujours été simple : elle repoussait les poses, pour garder ses œuvres à l’atelier et les regarder encore. Elle ajoute que celle-ci est si puissante qu’elle risquerait de « parasiter » la fabrication des suivantes. Et si quelqu’un l’attaquait ? « Je serais la première à prendre mon ébarbeuse pour aller la nettoyer. »
Elle a déjà repris la route. Elle travaille sur une autre commande pour un entrepreneur montalbanais, liée à une carrière : une sculpture de six mètres de haut représentant un tir de mine, titrée “Marchand de sable”, dont la maquette est terminée et dont la fabrication doit s’achever dans deux ou trois mois. Elle a également signé une commande pour le stade de rugby de Romans sur Isère, livrable fin 2027. Outre ses œuvres monumentales, Emilie exerce aussi pour une clientèle privée, avec de plus petites pièces, notamment pour des cabinets d’avocats.
Après des semaines intenses, elle s’accorde trois jours de pause. Elle repartira ensuite pour l’atelier de Nègrepelisse, qu’elle appelle sans ironie « le centre du monde ».

(*) « L’universel, c’est le local moins les murs » a été prononcée par l’écrivain et poète portugais Miguel Torga (1907–1995) lors d’une conférence au Brésil en 1954. NDLR.
Entretien réalisé le jeudi 22 octobre
Quelques autres œuvres réalisées par l’artiste
Aurora, série de trois anneaux de 5 mètres de haut en acier corten installée à Asnières dans les Hauts de Seine, en 2024
La Résilience, commandée par le Conseil départemental de l’Aisne et installée sur la place de l’hôtel de ville de Montcornet.
Les Flèches d’Heraclès, installées dans les allées Mortarieu à Montauban (Tarn et Garonne).
A Simone, portrait de Simone Veil pour le collège de Verdun-sur-Garonne, commande du Conseil Départemental du Tarn et Garonne.




