- Publicité -

Bibi, Sète, Hérault

Bibi, chasseur de trophées

A Sète vit un plasticien original, qui traque le plastique pour lui offrir une autre vie, animale, lumineuse, insolite… Rencontre avec Bibi, au milieu de ses trophées de chasse pas comme les autres.

Bibi est revenu. Celui qui vivait à Sète était parti au début des années 2000. On l’a vu s’installer à Paris, puis à Marseille, mais finalement, en décembre dernier, il fêtait sa nouvelle installation dans l’île singulière.

Il est donc revenu et avec lui, son invraisemblable bestiaire. A Sète, le long des canaux, dans un vaste entrepôt vit donc cet artiste plutôt insolite, qui s’efface volontiers devant son oeuvre. Si son nom et son visage sont finalement peu connus des amateurs d’art, c’est peut-être parce qu’il se cache sous ce surnom, peut-être aussi parce qu’il a déménagé de nombreuses fois. Mais c’est surtout parce que son oeuvre  ne s’adresse pas tant aux amateurs d’art qu’à tout le monde: ce n’est pas dans les musées ni dans les galeries qu’on voit ses créations mais davantage dans la rue, voire dans les centres commerciaux.

Une fois admis cela, le voyage des oeuvres de Bibi est impressionnant: l’artiste-plasticien a exposé en France, en Angleterre, au Portugal, en Suisse, à Singapour, en Australie, dans les pays du Golfe.

Exposé quoi? Des choses fort variés, la plupart du temps éphémères, mais qui ont toutes un point commun: la matière plastique. Depuis 1992, l’autodidacte Bibi, qui va avoir la cinquantaine cette année, utilise cette matière, celle que l’on trouve dans les matériaux du quotidien. “J’ai recherché les formes cachées- tant animales qu’anthropomorphes, que les designers à l’origine de ces objets avaient derrière la tête; c’est particulièrement la lumière qui m’a servi de révélateur”, explique ainsi l’artiste qui explique s’être “particulièrement acharné sur le bidon en polyéthylène et le cône de signalisation, deux icônes distribuées universellement”. A ce titre, Bibi reconnaît Jacques-Yves Bruel comme un véritable précurseur.

Des trophées de chasse … urbaine

L’oeuvre la plus emblématique de Bibi est sans doute l’ensemble de ses trophées de “chasse”. Tout commence en 2001, date où il invente la “chasse urbaine”: l’artiste “capture” des cônes de signalisation au coeur des ville et leur donne une nouvelle vie, sous la forme d’animaux sauvages, ou chimériques, en tout cas inconnus dans l’asphalte urbain, animaux qu’il obtient par thermoformage et par assemblage.  Chaque trophée porte en toute simplicité le nom du lieu (plus ou moins précis) où il a été capturé.

Il y a donc “Emmanuel Casanova des Beaux Quartiers, abattu par Bibi rue de Turenne” (2008) ou le “Buffle du ministère, abattu par Bibi, place Beauvau” (2001) ou encore “Lucien, grand alligator du marais, abattu par Bibi dans le bayou parisien” (2003). Pour  cet impressionnant reptile,  Bibi a tellement déformé  le plastique en le chauffant  qu’on dirait l’animal réellement doté d’un cuir patiné par les ans…

Quand il était encore étudiant, un peu par hasard, Bibi a passé un BTS d’”orthoprothésiste”: il a appris à assembler des matériaux pour fabriquer des bras, des jambes… Des techniques qui lui ont permis de maîtriser notamment le thermoformage des matières plastiques. Aujourd’hui, il assemble toujours mais pour fabriquer des animaux entiers, réels ou non.
L’artiste accompagne cet art déjà fortement teintée d’humour par des actions encore plus décalées. Il est par exemple le créateur, le président et l’unique membre du MEAD, Mouvement pour l’extermination des Animaux en voie de Disparition, qui n’a qu’un mot d’ordre: “Tuez-les tous!”.

Ce côté provocateur n’empêche pas l’artiste d’avoir de la suite dans les idées. Bibi a creusé cette thématique des cônes, se rendant compte que tous les pays n’utilisaient pas nécessairement les mêmes cônes de signalisation. Le voilà donc qui récupère des cônes du Japon, plus étroits et plus hauts, et continue sa quête à travers les continents. Les projets prennent alors une autre ampleur, donnant lieu à d’étonnants dragons qui nécessitent beaucoup, beaucoup d’espace. L’un d’entre eux, constitué d’une longue ligne sinueuse de cônes (sur 30 mètres) éclairés la nuit, a ainsi été exposé à la Fête des Lumières à Lyon fin 2012, d’autres ont séduit les Asiatiques à Singapour le mois dernier.

Son bestiaire comprend aussi des moustiques, des animaux de basse-cour, des poissons, mais également des elfes et des korrigans…

Bibi et le centenaire  de 1914-1918

En tant que orthoprothésiste, Bibi a travaillé aux Invalides: “J’ai travaillé comme aide-soignant avec les derniers Poilus. J’ai vu des papys qui se réveillaient la nuit plusieurs décennies après les combats mais qui ne pouvaient toujours pas trouver le sommeil. Depuis, la guerre de 14-18 est un sujet qui m’intéresse”.

Bibi a donc monté un projet pour le Bicentenaire: un “Enfer” composé de petits diables faits de bidons de plastique. Il a d’abord envisagé de faire quelque chose au Château d’If, au large de Marseille, “car les derniers prisonniers incarcérés au Château sont des syndicalistes pacifistes d’Alsace et de Lorraine emprisonné pendant le conflit”.
Le projet n’a pas abouti. Il aurait bien vu ensuite ses petits monstres lumineux, symbole irrévérencieux de la boucherie de ces combats, installés autour d’un monument aux morts… Mais il n’a pas tenté sa chance auprès des comités de sélection…

Parallèlement, les bidons l’inspirent aussi, donnant parfois lieu à des installations qui sont à cheval entre des préoccupations artistiques et environnementales: c’est notamment le cas du Bibigloo, installé à Singapour en 2012, après avoir été inauguré en Angleterre et avoir séjourné quelques temps en Australie.

“Le Bibigloo est un concept d’architecture Inuit post-moderniste. Le Bibigloo est tout à la fois une oeuvre de land art, de design, une source d’éclairage et une installation d’art plastique. Ils ‘agit d’un habitat type igloo en polyéthylène visant à se substituer aux igloos du 20è siècle traditionnellement en glace”.

Avec ses quatre mètres de diamètre par 2,7 de haut, le Bibigloo est spacieux, il est éclairé la nuit par des ampoules, il résiste au vent, à la pluie et naturellement à la neige.

Réalisé avec 250 bidons de récupération – en polyéthylène rouge, de 20 litres- il a eu les honneurs d’un ouvrage de chimie à la rubrique Molécules Organiques pour l’Education nationale: l’oeuvre d’art est aussi une proposition envisageable face au changement climatique.

 

AD

Article publié en mai 2014

Site web de l’artiste