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Pierre Baey, Gard

La révolte inscrite dans le béton

Pierre Baey est un artiste atypique: un matériau peu utilisé, des pièces souvent de taille et de poids défiant achats et installations et finalement assez peu d’oeuvres réalisées. Mais quand on parle béton, son nom ressort immanquablement.

Tout, dans le personnage de Pierre Baey, affiche une volonté de mener sa barque comme bon lui semble. A commencer par son choix de vie : ce Nordiste né pendant la guerre, qui a fait ses études au centre de la France (Bourges), qui a vécu ensuite à Paris, choisit de s’installer dans les Cévennes, une région loin des réseaux qui font la loi, une région où abondent les artistes «alternatifs », les ex-hippies… et plus précisément, il choisit le village de Sauve, où résident de nombreux artistes.

Venu du Nord, Pierre Baey est donc passé par les Beaux-Arts de Bourges, un choix mûrement réfléchi: à l’époque, c’était l’école qui avait les meilleurs profs en céramique et en grès. L’artiste commence ensuite une carrière dans la prolongation de cet enseignement. La voie semblait donc tracée. Il va pourtant choisir les chemins de traverse…

Le choix du béton comme matériau

L’artiste donne une explication finalement très prosaïque de ce choix: « C’est tout simple, je me suis heurté à un problème technique: la cuisson au four d’une pièce céramique plus volumineuse que les autres s’est mal passée, et j’ai alors atteint la limite du matériau. Comme je voulais fabriquer cette pièce, je suis passé au béton. C’était en 1984. En fait, c’est avant tout une question d’échelle. J’avais envie de faire des grandes pièces, et le béton s’y prête mieux”.

Pendant quelques années, il continue à travailler les deux matériaux en alternance. Dans le domaine de la céramique, il obtient même quelques belles réussites, comme ce plat exposé et primé aux Arts Déco en 1991 pour le quatrième centenaire de Bernard Palissy.

Les deux matériaux l’emmènent vers des chemins totalement différents,  car c’est bien la matière qui fait sa loi et impose aussi les créations: “au final, quand on change de matériau, et quand on change de dimension, on finit aussi par changer de sujet!”.

Depuis, l’artiste a fait du béton son matériau de prédilection et a organisé deux expositions importantes à Paris à quinze ans d’intervalle pour faire reconnaître les possibilités du béton qui, s’il a acquis depuis Le Corbusier ses lettres de noblesse dans l’architecture, tardait à être reconnu dans le domaine de la sculpture.

Avec le béton, Pierre Baey n’hésite plus. Il fait des pièces qui mesurent plusieurs mètres et pèsent plusieurs tonnes. Au final, assez peu de pièces, une cinquantaine, mais qui toutes rendent compte de ce qu’éprouvait l’artiste au moment où il les a faites. Pierre Baey a conçu à sa manière une oeuvre politique et ce qu’il a à dire a d’autant plus de consistance que cela se retrouve moulé à jamais dans le béton.

C’est par exemple le cas de cette Kalachnikov:  “Je l’ai faite quand Sarkozy a envoyé des militaires en Afghanistan, c’est un fait, mais en réalité, l’histoire est plus compliquée que cela: début 1970, je rencontre Albert Diato à Paris, un céramiste peintre qui revenait de passer plusieurs années en Afghanistan, pays alors en paix, pour une mission céramique avec des confrères afghans. On avait un projet de monter un atelier de céramique à Kaboul, mais la paix s’est transformée en guerre”.

Pierre Baey a également réalisé un canon qui pèse quatre tonnes et fait quatre mètres de long, deux de haut… « J’ai pensé à Boris Vian pour cette pièce, avec sa chanson: Faut qu’ça saigne ». On peut encore citer dans la même veine ce « vase Est-Ouest », incarné par une grosse mitrailleuse en kaki, … dans laquelle aucune fleur ne peut survivre.

Du Gers aux Cévennes, des créateurs en béton.
La vaste région Occitanie peut se targuer d’avoir aux deux bouts de son territoire des artistes qui se connaissent, s’apprécient et travaillent un même matériau, le béton. Dans le Gers, Serge Bottagisio et Agnès Decoux créent des pièces monumentales abstraites, pendant que dans les Cévennes, Pierre Baey crée des oeuvres tout aussi monumentales mais généralement figuratives.
Les artistes se connaissent bien. Tous sont passés par les Beaux-Arts de Bourges il y a une cinquantaine d’années. «C’était une époque, explique Pierre Baey, où les meilleurs profs pour la céramique, et notamment le grès, étaient à Bourges». Pierre Baey est donc passé par là, Serge Bottagisio et Agnès Decoux également, un an après.
Tous les trois ont commencé par travailler la céramique où ils ont conçu des pièces importantes, avant de passer au béton, chaque artiste suivant maintenant avec plaisir les avancées des autres.

Bref, un grand versant de son oeuvre est en phase avec sa génération, ses opinions, son mode de vie. Mais l’artiste tempère quand même cette ardeur révolutionnaire: « C’est sûr, certaines de mes oeuvres parlent de la guerre et de la connerie, mais parfois, j’ai le sujet, mais je ne trouve pas la théâtralité et dans ce cas je laisse tomber. Par exemple, le Paris-Dakar: c’est bien un truc que je déteste, mais pour l’instant, je n’ai pas créé d’oeuvres là-dessus, je n’ai pas trouvé. Et puis, la politique ne fait quand même pas tout: je peux aussi être inspiré par ma grand-mère ou par le chat du voisin! Finalement, on fait avant de savoir ce qu’on va faire. Ce qui est sûr en revanche, c’est que chaque pièce a une histoire et que l’histoire que j’ai envie de raconter n’est certainement pas ‘le monde est beau’ ».

Avec Génération Toaster, Pierre Baey montre que l’humour peut aussi faire partie de son oeuvre. Voilà six joueurs de babyfoot sur une même ligne, enfournés dans un grille-pain. Tous identiques: “Génération Toaster, ça m’a bien plu, car finalement, si on bouffe tous la même chose, on risque de ressembler à ça, une armée de clones ».

Fin 2017, l’artiste quittait son village de Sauve.

Avant de partir pour un autre village gardois, il a mis la dernière main à un énorme cactus… 800 kilos de béton pour une espèce de pièce phallique de trois mètres de haut, verte et couverte de piquants… La pièce a été installée dans un jardin de sculptures à Lussan, non loin de là.

L’artiste s’en va, mais laisse derrière lui cette gigantesque plante à laquelle on n’ose se frotter…

De quoi faire, régulièrement, une piqûre de rappel pour ceux qui pourraient l’oublier :

Je m’appelle Pierre Baey, j’ai vécu pas loin d’ici, et puisque je ne vous titillerai plus avec mes oeuvres, je vous laisse ce cactus à ma place. Il se chargera de vous piquer de temps à autre, même après mon départ.