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René Lannoy, Vézenobres, Gard

La comédie du pouvoir

Les artistes sont peu nombreux à s’immerger dans l’actualité la plus terre-à-terre : les bisbilles des politiques, les dépenses absurdes des plus puissants, la comédie du pouvoir. Depuis son atelier gardois, René Lannoy porte un regard satirique sur le monde contemporain. Féroce et jubilatoire.

René Lannoy va droit au but : « J’ai toujours fait de la peinture depuis l’âge de 17 ans. Sauf pendant cinq ans où j’ai été trader, cela permettait davantage de vivre ! Mais j’ai arrêté en 1974, quand il y a eu un scandale sur le sucre. Je ne me voyais pas continuer dans cet univers. Aujourd’hui, je sais que ce passage dans la finance n’a pas été du temps perdu, bien au contraire : grâce à ces cinq ans, j’ai une idée assez précise de ce que sont les banques, l’argent, la gestion, par les entreprises comme par l’Etat. J’ai refoulé cette part de moi-même pendant longtemps, mais maintenant cela ressort dans ma peinture ».

Voilà comment un peintre qui a longtemps réalisé des portraits gravés dans son atelier de la Place centrale de Bruxelles propose aujourd’hui des toiles beaucoup plus débridées, où le pouvoir financier ou politique apparaît vain, voire ubuesque. Pour autant, René Lannoy n’aime guère qu’on qualifie sa peinture de politique. « Je pense voir la société comme elle est. Je préfère de loin le terme de ‘peinture satirique’. Ce n’est pas parce que je représente des hommes au pouvoir que je vote forcément de l’autre bord ! ».

En ce moment, François Hollande est assez souvent dans ses tableaux, mais on en trouvera au moins autant avec Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas tant les idées de ces hommes politiques que leur statut d’homme de pouvoir qui intéresse l’artiste, tout ce qui fait que ces hommes quittent finalement la sphère de la vie quotidienne propre aux restes de leurs contemporains.

« Quand j’ai commencé à m’intéresser aux thèmes issus de l’actualité, il m’a semblé qu’il y avait vraiment beaucoup de matière. Mais mon ambition reste picturale : faire de la peinture avec l’actu, pas faire du dessin de presse ! ».
René Lannoy aime représenter les hommes (ou femmes) de pouvoir, mais finalement, la personne qui apparaît le plus dans ses tableaux, c’est… lui-même, qui se démultiplie volontiers dans les toiles. Parfois, c’est le regard extérieur posé sur la scène, parfois au contraire, c’est le citoyen lambda, celui que les politiques ballottent au gré de leurs besoins comme les footballeurs avec le ballon. Dans les babyfooters, les politiques s’amusent, certains clairement comédiens avec des costumes issus de la Comedia Dell’arte (Chirac en pitre, Lang en Arlequin), et René Lannoy, lui, joue les petites figurines de bois fichées sur les barres métalliques, attendant qu’on lui fasse taper dans la balle, (« j’attends que les politiques jouent avec ma gueule »), le tout sous le regard perplexe de certaines gloires françaises qui regardent la scène depuis une improbable tribune…. Encore un niveau, et c’est un Coluche consterné qui regarde l’ensemble. La chaîne des valeurs a volé en éclat.

De manière générale, les hommes de pouvoir s’amusent bien. Qu’ils soient en costume d’arlequin, sur des chevaux de bois, prêts à jouer au baby-foot. Et même quand le président de la république est assis sur un trône, l’air grave, son sceptre qui fait un doigt d’honneur vient contredire ce sérieux de façade.

Dans le tonneau des Danaïdes en revanche, c’est clairement la gabegie du pouvoir (quel qu’il soit) qui est dénoncée, c’est clairement René Lannoy et tous les citoyens qui sont les dindons de la farce, mais aucun politique n’est présent.

René Lannoy regorge d’idées et peint des tableaux assez chargés en personnages, couleurs, symboles. En revanche, il ne multiplie pas les toiles, chacune lui demandant un mois de travail, entre la maturation de l’idée, les nombreuses esquisses et la réalisation finale. « Je passe mon temps à faire des dessins, toujours très rapides, mais qui vont ensuite nourrir les toiles. Puis je peins directement à l’huile sur la toile par succession de jus très léger. La composition vient un peu naturellement ».

Devant ses tableaux, on pense assez vite aux tableaux saturés de personnages du Belge Ensor. Lannoy, originaire du Nord lui aussi, aime visiblement la farce, le carnaval, thèmes qu’il entremêle avec une réflexion sur le pouvoir pour tirer le tout vers quelque chose de plus grinçant et satirique. Mais l’artiste lui-même préfère finalement citer d’autres noms, peintres ou écrivains : « Philippe Murray, Céline, Luchini, j’avoue que je me retrouve plutôt dans ces auteurs-là. Côté peinture, les influences sont peut-être à chercher du côté de Ensor, mais aussi d’un autre Belge, Félicien Rops, mais je pourrai aussi citer Goy pour sa lucidité cruelle, Balthus pour sa composition rigoureuse, Bacon pour sa reconstruction puissante, et, plus près de nous, Gérard Garouste pour sa folle fantaisie  ».

René Lannoy a beaucoup de choses à montrer, ses tableaux sont accessibles quelque soit la charge satirique dont on les charge et pourtant… il organise assez peu d’expositions, et le regrette. Mais les thèmes politiques (et le caractère entier de l’artiste) ne facilite visiblement pas les choses auprès des édiles…

Graveur

« Il me semble qu’avec l’huile et la gravure, on peut tout dire ».

René Lannoy a longtemps pratiqué la gravure et la pratique encore, en marge de son travail de peintre. Parfois, il exploite une veine satirique, mais réalise plus fréquemment un travail de facture très classique, avec une attention très minutieuse portée à la subtilité des blancs et des noirs dans la gravure finale.

«J’ai eu un atelier de gravure pendant 15 ans sur la place centrale de Bruxelles, puis à Paris. J’ai fait beaucoup de portraits. Aujourd’hui, je fais beaucoup de paysages. A chaque fois que je fais une exposition, je fais la gravure du lieu où j’expose. Dernièrement, j’ai ainsi donné une vision de Vézenobres, une autre d’Avignon ».

Rencontre publiée en novembre 2015

Site web de l’artiste