Mathilde Poulanges

    Discipline(s)
    Plasticien
    Informations de contact
    Mme Mathilde Poulanges

    Département
    Adresse
    Atelier Saint Michel du Larzac 12100 Millau
    Mon Histoire

    Mathilde Poulanges, plateau du Larzac, Aveyron

    Le livre, toujours et malgré tout

    Depuis des siècles, le livre a permis de garder une trace de l’histoire de l’humanité. Mais depuis le XXè siècle, pour de nombreuses raisons, le livre connaît une existence de plus en plus éphémère. Pour ne pas perdre sa trace, pour que cette disparition a son tour prenne un sens, Mathilde Poulanges les traite comme les Egyptiens traitaient leurs morts: elle les embaume et leur apporte une nouvelle vie, éternelle.

    Aujourd’hui que le numérique est rentré dans nos vies, l’objet livre est parfois devenu encombrant. A quoi bon garder les vieux classiques puisque je peux transporter une bibliothèque dans ma tablette? Quant aux livres qui ne relèvent pas de la littérature, ils ont souvent une existence éphémère liée à leur contenu. Pire encore, la profusion délirante de livres fait que chaque année, plus de 100 millions de livres neufs en France finissent… au pilon. Bref, que ce soit le fait des éditeurs eux-mêmes, des libraires, ou des lecteurs, la vie d’un livre s’achève bien souvent d’une triste manière: hop à la poubelle ou éventuellement dans la cheminée.
    Comme tout le monde, Mathilde Poulanges a pu constater cette évolution, mais cette triste fin de vie ne l’a pas laissée indifférente. L’artiste a choisi de maintenir en vie, coûte que coûte, ces objets qui ont fait partie de la vie humaine pendant de siècles.
    Il ne s’agit pas de les lire ou de les relire (et ce, bien qu’elle lise une page de chaque ouvrage avant de l’embaumer), mais de préserver l’objet, comme un témoignage de ce qu’il a pu apporter aux hommes, de le transporter dans une autre dimension temporelle: non pas une disparition mais au contraire la trace de ce moment où ils allaient disparaître…
    Pour cela, Mathilde Poulanges a besoin de livres. “Je ne travaille qu’avec des livres abandonnés que des particuliers m’apportent lors de mes différentes expositions ou directement à l’atelier.

    Car devant ces livres qui s’amoncellent, l’artiste choisit: non pas en fonction du contenu, comme le ferait une lectrice gourmande dans une librairie, mais en fonction de la qualité du papier, du bout de ses doigts… Elle agit en quelque sorte comme le médecin légiste au chevet du défunt: la seule solution pour supporter ce travail est de voir le corps comme un objet. Devant un livre voué à une fin certaine, la seule solution pour Mathilde Poulanges est aussi de le “réifier”, et non plus de le voir comme un réceptacle à histoire qui peut emmener dans d’autres mondes.
    Et l’artiste se met au travail : la voilà qui démembre, déchire ou découpe le livre, avant de le vitrifier et de le brûler. Le livre a vécu… mais il demeure, et pour bien s’assurer qu’il ne disparaîtra pas complètement elle finit par le(s) vernir, quitte à repasser ensuite par une nouvelle étape de combustion.
    Bref, une cuisine interne que l’artiste-embaumeuse a mis du temps à mettre au point et qui lui est propre.”C’est en fait un travail très expérimental. Il m’a fallu deux ans pour stabiliser le process. Je travaille avec du verre liquide et du verre en poudre, mais je prépare lentement la matière du livre avant. Je le vitrifie pour que, quand je le brûle, il en reste quelque chose! Ce qui est intéressant, c’est que le feu révèle alors les mots. J’appelle ces mots des ‘fantômes’”.
    Depuis, Mathilde Poulanges a appris que ce mot “fantôme” était employé dans les bibliothèques: il désign(e)ait la fiche de prêt qu’on mettait, sur l’étagère à la place du livre emprunté. Un mot… qui tend à disparaître puisque l’usage qu’il désignait n’est guère plus qu’un souvenir de vieil universitaire…
    Voilà qu’après avoir subi tous ces “ointements” et crémations, le livre retourne à l’état « sauvage », écorce ou minéral, lichen ou liège. Un retour vers son jardin d’Eden, la forêt originelle… Et visuellement, ces matières nous confondent…: “J’intègre des oxydes naturels et du goudron à mon process, cela apporte des nuances de couleurs à ces teintes de terres brûlées. Et en fin de traitement, je procède à des inclusions de feuille d’or ou de cuivre. Ces éclats sont les dernières parures du livre embaumé, comme les bijoux ornent le corps du défunt avant la mise en boîte finale…
    A la croisée de multiples charges symboliques, ces autodafés sont ainsi devenus mes actes de foi. Une mise en échec de la finitude et une déclaration d’amour à la nature… L’étonnante métamorphose des livres en écorces m’a offert l’espoir d’une possible transcendance. L’émotion violente que cette découverte a provoqué en moi a mué ma peur de l’effondrement en espérance poétique»

    Sans intervention de sa part, le livre aurait volé en fumée sans laisser de trace. En s’en emparant, Mathilde Poulanges les fige pour une nouvelle vie, entre illusion et témoignage… Une archéologie à venir… ?

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    VERBATIM
    La démarche de Mathilde Poulanges vue par l’écrivain Yves Frémion
    “Des siècles durant, on a brûlé les femmes. Celles qui faisaient peur, celles qu’on ne
    comprenait pas, celles qui étaient à côté de la plaque, celles qui ne faisaient pas comme on a dit, ou simplement celles qui gênaient. Celles qui guérissaient (mais de quoi se mêlaient-elles, la médecine est un boulot d’homme), celles qui voulaient être des femmes libres ou qui ne voulaient pas dépendre d’un homme. Il était temps de les venger.
    Alors Mathilde Poulanges, sorcière vengeresse, brûle à son tour. Elle inverse la tradition,
    aujourd’hui c’est la sorcière qui brûle plutôt que d’être brûlée. Du coup, elle retrouve une autre tradition médiévale, celle du « monde à l’envers », sujet de tant de gravures et d’imageries. Comme ses ancêtres, elle fait corps avec la nature, puisqu’elle rend le papier, né de la pulpe végétale, au terreau nourricier. Elle transgresse les tabous, car c’est une femme qui incendie et de surcroît ce qu’il y a de plus sacré : des livres”.
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    Bio
    L’artiste bibliophage
    Mathilde Poulanges vit et travaille sur le plateau du Larzac.
    Après s’être confrontée, en autodidacte, à la peinture, au décor et à d’autres formes d’expression, elle a jeté son dévolu sur le papier: “Tout ce qui précède ce travail m’a finalement préparé à le faire”.
    Elle s’est intéressé au matériau à partir de 2011 et a commencé à trouver la technique qui aboutit aux oeuvres actuelles en 2014. En explorant des techniques diverses comme le collage, l’origami ou le kirigami elle s’est intéressée au livre autrement.

    Galerie virtuelle