À Montpellier, le phare de Gaza renaît sur le parvis du Corum, entretien avec l’artiste

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À Montpellier, le phare de Gaza renaît sur le parvis du Corum, entretien avec l’artiste

Shareef Sarhan : « Raconter Gaza autrement »

Artiste gazaoui, cofondateur du collectif Shababeek, Shareef Sarhan avait installé un phare multicolore sur le port de Gaza. L’œuvre a été détruite. Il l’a reconstruite à Marseille, puis l’a fait voyager à Bordeaux et à Montpellier. Rencontre avec un artiste qui veut montrer de Gaza autre chose que les ruines.

Dans les années 1990, il n’y avait à Gaza ni école d’art, ni galerie, ni lieu où les artistes pouvaient se retrouver. Shareef Sarhan s’est formé presque seul, puis a créé avec d’autres artistes le lieu qui leur manquait. Des années plus tard, son phare coloré installé sur le port est devenu un symbole d’espoir pour les habitants. Reconstruit loin de chez lui, ce phare circule aujourd’hui de ville en ville. Partout où il passe, le public peut y laisser une trace.

RE-LIGHTHOUSE est programmé à Montpellier par l’Atelline – Scène conventionnée d’intérêt national – Art et Création, dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, avec le soutien de la Ville de Montpellier et de l’ONDA. RE-LIGHTHOUSE est soutenue en production par Across Borders, Pôle International De Production et de Diffusion, porté par Lieux Publics, L’Atelline, Le Cratère et la Fai Ar

Shareef Sarhan Photo © Eric Petit

L’entretien

Entretien réalisé avec l’aide d’un interprète arabe–français, Marc El Samrani. Les propos de l’artiste sont rapportés d’après sa traduction.

Comment devient-on artiste à Gaza, sans école d’art ni galerie ?

C’est l’une des choses les plus difficiles pour un artiste à Gaza. Il n’y a pas de formation, pas d’université d’art, pas d’espace de travail. Il existe quelques collectifs où les artistes peuvent se retrouver, mais il n’y a pas vraiment de lieu d’exposition ni de galerie.

Quand ma génération a commencé, dans les années 1990, il n’y avait aucun espace d’échange, de rencontre ou de formation. C’est pour cela qu’avec des amis artistes, nous avons créé ce lieu nous-mêmes : le collectif Shababeek. Il accueille et accompagne les artistes de Gaza, et leur donne des espaces pour exposer.

Et vous, vos débuts, vous les avez faits seul ?

Presque. Quand j’ai commencé, il n’y avait pratiquement rien, je me suis construit un peu tout seul. Le problème n’était pas seulement l’absence de formation. C’étaient les ressources : comment financer son travail, comment se former, comment apprendre son métier d’artiste.

Dans les années 1980, une association présente sur place, YMCA Gaza (Young Men’s Christian Association), m’a aidé à me lancer. Mais trouver des ressources, pour se former comme pour se financer, est resté la vraie difficulté.

Votre dernière œuvre à Gaza était un phare, sur le port. Que représentait-il pour vous, et pour les habitants ?

C’était la première fois que je travaillais dans l’espace public. Jusque-là, mon travail était pensé pour les musées. Je me retrouvais face à un public qui n’avait pas forcément l’habitude de regarder une œuvre d’art.

Je voulais créer une forme d’espoir. C’est pour ça que j’ai utilisé beaucoup de couleurs. Installer un phare dans une ville sans port, c’était un geste symbolique, une ouverture vers l’espoir pour les habitants. Chacun l’a interprété à sa manière, et les réactions ont été très différentes. Beaucoup ont été surpris de découvrir une œuvre d’art comme celle-là dans leur ville.

Le phare a été détruit. Que ressent-on en le reconstruisant loin de Gaza ?

Deux sentiments m’ont accompagné. D’un côté, le rêve et l’espoir de pouvoir le reconstruire. De l’autre, une forme d’hésitation : est-ce que j’allais y arriver ? Je me disais que si je parvenais à reconstruire ce phare, alors Gaza aussi pourrait être reconstruite.

C’était un acte symbolique, très personnel. Une forme de transfert, de ma propre histoire vers quelque chose de plus large.

Vous avez été accueilli à Marseille, puis à Bordeaux et à Montpellier. Comment s’est passé ce voyage ?

En arrivant à Marseille, j’ai trouvé une ressemblance avec Gaza, dans le climat, dans l’espace. Reconstruire l’œuvre là-bas comptait beaucoup pour moi. Au départ, il n’était pas prévu qu’elle voyage. L’idée était de l’installer à Marseille en espérant qu’elle revienne un jour à Gaza. Le voyage est venu petit à petit.

Aujourd’hui, ce voyage a une double signification. D’abord, l’œuvre va de ville en ville pour raconter Gaza autrement : par la couleur, par la joie, par l’espoir. Ensuite, ceux qui la rencontrent y laissent une trace. Dans chaque ville, nous proposons au public de laisser un dessin, un message, le récit de leur découverte de l’œuvre. Tout cela forme une sorte de carnet de bord. J’espère qu’il reviendra un jour à Gaza, pour raconter aux habitants tout le chemin parcouru par le phare.

Et la rencontre avec les artistes, à Montpellier notamment ?

À Montpellier, j’ai rencontré un photographe qui mène un grand projet sur l’exil lié à la guerre. Nous avons beaucoup parlé de reconstruction, et de la façon de parler de la guerre autrement. Chaque rencontre dans le monde artistique, à Montpellier comme ailleurs, ouvre des portes : d’autres projets, des collaborations, de nouvelles étapes pour le phare.

Montpellier m’a aussi permis de retrouver un artiste que je connaissais de Gaza, un chanteur arrivé en France récemment. C’est lui qui a fait l’inauguration musicale le soir d’allumage du phare à Montpellier. Toutes ces rencontres sont précieuses. Chacune est une porte ouverte vers une nouvelle collaboration, une réflexion partagée.

Le phare va continuer à voyager. Que souhaitez-vous que le public en retienne ?

Après la France, une tournée européenne se précise en 2026 : Barcelone, Madrid, Oslo, Luxembourg. Les dates ne sont pas encore fixées.

Ce que j’aimerais, c’est que les gens repartent avec une autre image de Gaza, et qu’ils en parlent autrement. Quand on parle de Gaza, on parle de destruction, de toute la misère qui existe là-bas. Je ne le nie pas, je sais à quel point c’est dur. Mais je voudrais aussi qu’on parle de la vie qui existe là-bas, de l’amour, de l’espoir, qui est très fort.

C’est pour ça que j’ai voulu une œuvre très colorée, vivante, heureuse en quelque sorte. La destruction est présente dans mon travail, mais je la montre autrement, en changeant le point de vue. Il y a autre chose à voir à Gaza que les ruines : toute la vie, tout l’amour, tout l’espoir de cette ville. C’est ce regard que j’aimerais que le public emporte, et qu’il le partage.

Entretien réalisé le mardi 20 Octobre 

RE-LIGHTHOUSE, jusqu’au dimanche 25 octobre, Esplanade Charles-de-Gaulle

 

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