Sauver Psalmodie : une association se mobilise pour sauver l’atelier de Colette Richarme

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Sauver Psalmodie

L’Association Richarme se mobilise pour sauver l’atelier et le lieu de vie d’une artiste majeure de Montpellier

À Montpellier, un atelier de peintre est resté figé depuis 1991. Menacé par un projet immobilier, il est au cœur d’un appel à la mobilisation lancé par l’association Richarme, qui veut en faire la Villa Richarme.

L’équipe d’Artistes Occitanie a rencontré Régine Monod, présidente de l’association Richarme, légataire de l’œuvre de Colette Richarme et exécutrice testamentaire, ainsi que Karine Lunardi, membre de l’association, qui porte le projet de sauvegarde. Toutes deux sont pleinement engagées dans la défense du lieu.


Le projet, appelé Villa Richarme, repose sur une conviction : Psalmodie, dernier lieu témoin de la création à Montpellier au XXe siècle, doit être mis au service de la population, comme patrimoine culturel, naturel et immatériel.

Un chemin creux, un atelier, un jardin

Dans le quartier des Hôpitaux-Facultés, il faut quitter la grande artère pour trouver Psalmodie. Au fond d’une rue, deux grands cyprès invitent à emprunter un chemin creux, bordé de pierres sèches où s’accrochent figuiers de barbarie et herbes folles. C’est sans doute le dernier de la ville. Au bout, une allée d’amandiers mène à la maison et à sa tonnelle de glycine, sous laquelle on venait autrefois parler d’art, de musique et de littérature.

Maison Atelier de Colette Richarme – ©JL-Bachino Artistes Occitanie

C’est là que la peintre Colette Richarme (1904-1991) a vécu et travaillé. Plus de trente ans après sa disparition, son atelier est exceptionnellement préservé : pinceaux, palettes, chevalet, bibliothèque et objets de travail témoignent encore de sa présence. Autour, le jardin de 6 000 m² qu’elle a planté, avec une centaine d’oliviers, une pinède, un labyrinthe végétal, des amandiers, un verger et un jardin d’iris, explose de couleurs chaque printemps. « Ce paradis de la Paix », écrivait-elle dans son journal en mai 1965.

Entretien avec Régine Monod, présidente de l’association Richarme et avec Karine Lunardi, porteuse du projet « Villa Richarme »

Artistes Occitanie : Avant tout quelques mots sur vous, Régine, vous qui êtes en première ligne…
Régine Monod : Je suis biologiste et j’ai longtemps travaillé avec Michèle, l’une des deux filles de Colette Richarme, au sein d’un laboratoire de biologie environnementale. Proche de la famille, admiratrice de l’artiste et du lieu, avec un groupe d’amis et à l’initiative d’Alain Girard, conservateur des Musées de France, nous avons créé l’association dont je suis présidente depuis ses débuts, il y a 20 ans.

AO : Que se passe-t-il autour de ce lieu?
RM : Suite à une donation faite par les deux filles de Colette Richarme en 2010, l’association Adages est devenue propriétaire des lieux. C’est un acteur important du secteur médico-social sur le territoire, qui ne pouvant créer le centre d’accueil pour enfants autistes prévu initialement et devant faire face à certaines difficultés financières, doit trouver 1,3million d’euros. L’association Adages envisage la cession du site pour un projet immobilier porté par le CHU. Ce projet entraînerait la destruction de l’atelier et la disparition d’une grande partie des arbres.

AO : Pourquoi lancer cet appel aujourd’hui ?
Karine Lunardi : Depuis plus de vingt ans, notre association s’attache à faire connaître l’œuvre de Colette Richarme, en la documentant pour l’inscrire durablement dans l’histoire de l’art. Aujourd’hui, nous faisons face à un tournant décisif : préserver le lieu même où cette œuvre a vu le jour. »

AO : Qu’est-ce qui fait de Psalmodie un lieu à part ?
RM : Psalmodie n’est pas seulement une bâtisse, un atelier ou un jardin. C’est un ensemble indissociable, une œuvre totale où la lumière, les arbres, les pinceaux, les palettes lourdes de couleurs, la nature, composent le paysage intérieur d’une artiste majeure du XXe siècle.

AO : La sauvegarde d’un tel site est un défi. Pourquoi y croire ?
KL : Nous savons que c’est un défi. Mais nous savons aussi que sa disparition serait irréversible. C’est pourquoi nous appelons à une mobilisation qui dépasse largement notre seule association. Nous souhaitons que Montpellier et sa région se saisissent de cette mémoire pour bâtir avec nous un projet d’avenir innovant, à la croisée de la création, de l’écologie et du soin.

AO : Que voulez-vous préserver, concrètement ?
RM : Sauver Psalmodie, c’est préserver un atelier unique, un îlot végétal d’exception et la mémoire d’une artiste inscrite dans l’histoire de la création à Montpellier au XXe siècle.

AO : Est-il encore temps d’agir ?
RM : Il est encore temps d’agir, et c’est maintenant que nous avons besoin de tous.

AO : Pourquoi ce lieu est-il irremplaçable ?
RM : C’est un patrimoine culturel. Une partie de l’œuvre est conservée dans des collections publiques, mais Psalmodie garde ce qu’aucun musée ne peut présenter : le lieu même où l’œuvre s’est construite. Les palettes portent encore les traces des couleurs, les livres annotés rappellent les lectures de la peintre. Selon le conservateur Jérôme Farigoule, Richarme est l’un des jalons importants du développement de la peinture montpelliéraine de la seconde moitié du XXe siècle. Le parcours de l’artiste croise aussi celui de figures de la vie artistique et littéraire locale, dont Joseph Delteil, Jean Vodaine et Frédéric Jacques Temple, ceux du Mas de la Greffe voisin. L’urbanisation a englouti le paysage de ce monde de création : Psalmodie en est le dernier témoin.

C’est un patrimoine naturel. À l’heure où les villes cherchent à préserver des îlots de fraîcheur et de biodiversité, les arbres et le jardin prennent une dimension supplémentaire. Leur sauvegarde pourrait devenir un projet exemplaire de conciliation entre patrimoine culturel et patrimoine naturel.

Et enfin, c’est un patrimoine immatériel. À Psalmodie, « le temps semble s’être arrêté en 1991 ». Préserver le lieu, c’est permettre aux chercheurs, aux artistes, aux étudiants et au public de comprendre comment une œuvre se construit, et comment une œuvre et le lieu qui l’a vue naître se réinventent mutuellement.

Karine Lunardi et Régine Monod, devant quelques œuvres de Colette Richarme ©JL-Bachino Artistes Occitanie

La Villa Richarme : un laboratoire vivant plutôt qu’un musée figé

L’association ne veut pas faire de Psalmodie un musée. Elle veut prolonger l’esprit d’hospitalité et de création qui a toujours habité les lieux, autour de trois piliers :

Un centre d’art, de création et de résidence dédié aux artistes femmes. Espace d’exposition, de résidence et d’étude, il mettrait en lumière les créatrices du XXe siècle à aujourd’hui, avec des ateliers de transmission ouverts à tous les publics de manière inclusive, une attention particulière aux publics fragiles, et la poursuite de la recherche autour de Richarme et de son époque.

Un conservatoire de biodiversité et de paysage urbain, et un jardin d’artiste. Les 6 000 m² seraient ouverts au public et mis à la disposition des scientifiques pour des recherches sur la biodiversité, l’écologie et l’agriculture urbaine. Les oliviers, la pinède et le labyrinthe végétal en resteraient une partie essentielle, avec des ateliers botaniques et de sensibilisation au vivant.

Un espace de soin. Dans une approche « Art, soin, santé globale », la Villa serait un lieu d’expression, de rencontre et de participation, avec des projets menés avec des structures de soin comme le CHU, l’Adages ou Sésame autisme. Elle s’inspire d’initiatives pionnières comme le 3bisf à Aix-en-Provence.

À terme, l’ambition est celle d’un lieu d’intérêt général unique en France, où se croiseraient artistes d’hier et d’aujourd’hui, chercheurs et grand public, arts plastiques, littérature et arts vivants.

Un projet qui résonne avec les politiques publiques

L’association inscrit sa démarche dans les orientations des collectivités. Elle cite le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, pour qui « l’art transforme la ville », et le projet de préservation du Domaine de Méric autour de la mémoire de Frédéric Bazille : la Ville a déjà montré qu’elle pouvait considérer le lieu de vie et de création d’un artiste comme un patrimoine vivant. Psalmodie offre une opportunité comparable, avec une particularité : l’atelier est encore intact.

Le projet rejoint aussi les politiques patrimoniales du Département de l’Hérault et de la Région Occitanie, ainsi que le rapprochement entre culture et santé porté à Montpellier, notamment par le dispositif « Art sur ordonnance » du CHU et du MO.CO. L’association souhaite ouvrir le dialogue avec la Ville, la Métropole, le Département et la Région, et créer un réseau avec des structures de soin, des musées et écoles d’art, et des acteurs de la biodiversité (CNRS, INRAE, Écologistes de l’Euzière).

La Ville est par ailleurs légataire d’un fonds important, environ un tiers de l’œuvre, par testament de Régine Monod, héritière des filles de Colette Richarme. Il y serait, dans la continuité, conservé et valorisé.

Les chiffres de la mobilisation

25 000 euros, par une campagne Ulule, pour créer le fonds de dotation qui portera la sauvegarde de Psalmodie : structurer le projet juridiquement et financièrement, réaliser les premières études, préparer les démarches d’acquisition et mobiliser mécènes, fondations et partenaires.
1,3 million d’euros, le seuil qui permet d’acquérir Psalmodie et de sauver le lieu.
2 millions d’euros, le seuil qui permet de commencer à faire vivre la Villa Richarme.

L’association s’adresse aux mécènes privés, aux fondations engagées dans l’art, le patrimoine, la place des femmes dans la création, l’environnement ou la santé mentale, aux partenaires institutionnels et scientifiques, et aux entreprises de l’architecture, du paysage, de la culture, de la santé ou de l’économie sociale et solidaire. Son message : un mécène « ne finance pas un simple bâtiment ». Il contribue à préserver d’un même geste un atelier, un jardin, un îlot de biodiversité et une histoire des femmes artistes, et permet aux générations futures de franchir à leur tour le chemin creux.

Une campagne de financement participatif

L’association lance une campagne de recherche de fonds participative: « 100 jours pour sauver Psalmodie » et ainsi rassembler une première somme qui permettra de créer le fonds de dotation en mesure de racheter le lieu puis de construire avec les acteurs compétents le projet envisagé.

…

Bio: Colette Richarme, une artiste majeure de Montpellier

Colette Boisseau naît à Canton, en Chine, le 24 janvier 1904. Elle revient définitivement en France en 1913, à la mort de son père. Initiée au dessin par sa mère, elle suit à Lyon, de 1914 à 1919, des cours du soir à l’école des Beaux-Arts sur la décoration des tissus. Elle vit ensuite en Savoie, à Albertville puis Annecy, où elle se marie, met au monde trois filles (dont la seconde décède à l’âge de deux ans) et pratique le dessin et la gouache.

Entre 1936 et 1937, elle se forme à Paris dans les ateliers de la Grande Chaumière, où elle apprend l’huile et noue une amitié durable avec Louise Bourgeois. En 1937, elle s’installe à Montpellier. Son mari fait prisonnier, elle traverse la guerre en élevant seule ses filles, tout en développant un langage plastique singulier. Elle tient Salon à la Vignette, accueillant des artistes réfugiés en zone libre, musiciens, écrivains ou peintres comme Nicolas Roudneff ou Mayou Isérentan et le tout jeune Jean-Pierre Blanche. « La lumière de Montpellier a donné son caractère à ma peinture », dit-elle, et la peinture lui rend ses couleurs.

Elle expose, mais peine à trouver sa place à Montpellier, où, cataloguée « bourgeoise », mère de famille et femme de militaire, elle est ostracisée par le milieu artistique. En 1945, au retour de son mari, prisonnier de guerre, elle décide de s’imposer sur la scène parisienne : Colette Boisseau Richarme devient Richarme. Sa première exposition personnelle à la galerie Bassano, à Paris, en 1955, marque le début de la reconnaissance. Chaque année, elle est attendue à Paris, où la critique salue la « vigueur de facture » de sa peinture.

L’atelier de Colette Richarme resté en l’état depuis 1991 – Portrait de 1989 – ©JL-Bachino Artistes Occitanie

Contemporaine du Groupe Montpellier Sète, Colette Richarme développe parallèlement une œuvre exigeante entre figuration et abstraction. Les paysages qui l’entourent s’impriment sur ses toiles : arbres de la Vignette, fontaine de La Valsière, bois de Montmaur, Pic Saint-Loup. Les années 1970-1980 sont une période de création intense, où elle s’intéresse aux mutations de la ville et du paysage, comme en témoigne sa série consacrée aux tours de la Paillade. Elle poursuit son travail de peintre et de poète à Psalmodie jusqu’à sa mort, le 27 février 1991. Un an plus tard, le Salon des Indépendants lui rend hommage, et il prévoit un nouvel hommage en 2027.

Fondée en 2005 à l’initiative des conservateurs Alain Girard et Jean-Louis Bourges, l’association Richarme œuvre à la conservation et à la sauvegarde de l’atelier et de l’œuvre. Elle compte environ 80 membres de toutes nationalités : écrivains, peintres, conservateurs, restaurateurs, collectionneurs.

Régine Monod tenant la reproduction d’une toile de Colette Richarme, 1989, « Nature morte aux grenades (au dragon) » – Original: musée de Bagnols-sur-Cèze ©JL-Bachino Artistes Occitanie

Son travail a permis des expositions dans de nombreux lieux, dont le musée Fabre, le musée Atger, le musée Paul Valéry de Sète, la cathédrale de Maguelone, une rétrospective au musée Vulliod Saint-Germain de Pézenas en 2023, des publications, dont « C. Richarme, une artiste en quête d’absolu » (2 tomes, 2023, J.-L. Bourges et R. Monod), et un film, De Colette à Richarme, Passages (52 min, Olivier Guérin et Guy Lochard). Ainsi qu’une reconnaissance par AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) en 2023, qui lui donne une reconnaissance internationale.

Les manifestations se poursuivront en 2027 : en particulier, un nouvel hommage lui sera rendu par le Salon des Indépendants (Art Capital, Paris, du 18 au 21 février 2027, Grand Palais), des expositions aux musées Chabaud (Graveson, Bouches du Rhône) et Hofer-Bury (Lavérune, 34).

Ses œuvres figurent dans les collections de nombreux musées : Fabre et Atger à Montpellier, Paul Valéry à Sète, Béziers, Albert André à Bagnols-sur-Cèze, d’Art Sacré à Pont-Saint-Esprit, Chabaud, Calvet à Avignon, Hofer-Bury, ainsi que dans plusieurs fonds d’archives et médiathèques.

Pour faire connaître l’œuvre, l’association a fait concevoir un catalogue numérique au service des musées, des chercheurs et du public: soit 3603 œuvres inventoriées et documentées, présentées en français, anglais et allemand. Ce catalogue sera prochainement accessible via le site dédié.

« La peinture est le cri de lumière, l’appel de ma nuit », écrivait Richarme en 1947. Son atelier est l’écrin où ce cri a pris forme, et c’est ce souffle que l’association veut faire continuer à résonner à travers la Villa Richarme.

Association Richarme : 126 rue Saint-Priest, impasse Font-Trouvé, 34090 Montpellier
contact@richarme.fr · 06 72 39 34 36 / 06 38 01 52 88
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Site web de l’association

Régine Monod, présidente de l’association dans l’atelier de Colette Richarme – ©JL-Bachino Artistes Occitanie
Régine Monod, dans le jardin créé par Colette Richarme, indissociable de l’œuvre peint et littéraire – ©JL-Bachino Artistes Occitanie

 

 

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