AMODEI Anna

AMODEI Anna
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Présentation de l’artiste et de son travail paru dans l’ouvrage annuel, Artistes Occitanie, les 30 artistes (2023)

Des fleurs qui émergent de la tôle rouillée

Dans une première vie qui l’occupe la moitié de son temps, Anna Amodei est sage-femme : elle accompagne les femmes à donner la vie. Elle peut s’extasier tous les jours où elle travaille sur ce mystère qu’est l’arrivée de la vie.
Elle en connaît la valeur, mais aussi la fragilité.
Dans sa deuxième vie, qui occupe depuis trois ans l’autre moitié de sa vie professionnelle, Anna Amodei grave sur des plaques métalliques rongées jusqu’à l’os par l’usure du temps, le vent, l’eau, à tel point que leur destin quasi-tracé était de disparaître totalement.
L’artiste les ramène à une certaine forme d’existence.
“ Je suis fascinée par ce que fait la nature. Et cette fascination me guide à la fois dans mon travail de sage-femme et dans mon travail d’artiste. Il n’y a pas de métier plus adapté que celui de sage-femme pour observer cette magie du vivant, cette cohérence dans la continuité de la vie ”.
Mais il y a de la magie également à redonner vie à un morceau de tôle rouillé. Bref, l’artiste récupère du métal au gré de ses balades, dans un petit village au cœur du parc naturel régional du Haut-Languedoc. “Cela peut venir de vieilles fermes, d’un moulin à eau, ou d’une vieille poêle à châtaignes…”.
Les pièces sont parfois inexploitables quand le métal est trop fragilisé.
“ Mais quand je peux les utiliser, j’ai un gros travail à faire pour pouvoir transformer ce bout de métal en plaque de gravure. Je meule, et je remeule pour polir l’espace ou je souhaite graver. J’ai également souvent des plaques qui ont des épaisseurs irrégulières. Il faut donc que je trouve des solutions, chaque fois différentes. ”
C’est le travail le plus long car il ne doit rester aucune trace de meulage, si l’artiste veut en- suite réaliser une gravure qui permettra une extrême précision du motif.
Car sur ces vieilles plaques brutes, Anna Amodei va représenter des motifs délicats. Le contraste est alors saisissant entre le côté minéral, inerte, de la plaque et le côté vivant de ce qui est représenté.
Mais les deux se rejoignent dans une même fragilité : fragilité de ce métal qui a déjà eu plusieurs vies, et fragilité des thèmes choisis, fleurs des champs, herbes, ou encore motifs pris dans l’univers marin.
“ La plupart du temps, le motif me vient de la plaque elle- même. Une fois que j’ai poncé ma plaque, je fais toujours un tirage sans dessin, pour saisir l’empreinte de la plaque.
La plupart du temps, je reste sur des thèmes centrés sur le vivant, mais je m’aventure parfois sur des choses qui ont davantage trait à l’anatomie, notamment quand je représente des os. ”
A ces contrastes présents dans les matières (solidité supposée du métal/fragilité réelle de la plaque), présents dans le rapport entre la matière et le motif (métal inerte/ motif vivant), se rajoute un contraste dans les approches techniques : “J’aime beaucoup le fossé qu’il y a entre la difficulté, le rapport dur au métal lorsque je travaille la plaque et le travail du dessin et de l’encrage, qui appelle à la patience et à la minutie. J’aime le va-et-vient entre ces différents états, qui m’évoquent les contrastes que nous vivons, la condition à la vie”.
Une fois la plaque bien lisse, l’artiste l’enduit de vernis pour travailler son motif dans le vernis (technique de l’eau-forte). C’est ensuite en plongeant la plaque dans une solution acide que le métal sera attaqué.
Si l’on ne connaît pas cette démarche, on imagine facilement l’inverse : une artiste graveuse qui part d’une plaque de zinc ou de cuivre classique et qui lui fait subir de nombreux bains acides pour l’attaquer au- delà du motif. D’ailleurs, Anna Amodei avoue avoir été inspirée au départ par des eaux-fortes réalisées de la sorte, qu’elle a pu voir au musée Soulages à Rodez: “ Soulages, dans ses gravures, attaque les plaques et parvient finalement à des résultats un peu comparables ”, donnant un aspect vieilli et usé au métal.
La démarche de la graveuse est pourtant à l’opposé : la plaque est fragile à l’origine, et les étapes suivantes visent au contraire à la ménager pour que la gravure soit possible : “ Je ne connais jamais la composition du métal trouvé et donc combien de temps je dois les plonger dans l’acide. Dès fois, je les laisse 3 ou 4 heures, parfois plusieurs jours. Parfois, cela donne le résultat es- compté, parfois l’acide ne mord pas du tout la plaque. J’ai par exemple réalisé une gravure sur une pale de moulin à eau. Je l’ai trempée deux jours, mais cela n’a pas creusé comme je l’attendais. Je suis ouverte à ces accidents. Il faut s’adapter, faire confiance à la plaque : certaines sont fragiles, mais je tente quand même l’aventure quitte à perdre des morceaux de plaque au gré des tirages. Bref, tout cela ne peut fonctionner que dans une approche très pragmatique ”.
Voilà comment l’art rejoint d’une certaine manière la nature : pour qu’émerge une fleur des champs, il faut chaque année de nombreuses conditions : que le soleil et la pluie soient de la partie, que les promeneurs ne marchent pas dessus, que les animaux ne les broutent pas, etc etc. Pour qu’émerge cette même fleur dans l’univers d’Anna Amodei, il faut que la plaque ait un vécu mais tienne encore la route, que le métal se prête au travail de l’acide, que les temps de morsure soient bien appréhendés et que les différents tirages n’abiment pas trop la plaque.
Mais l’artiste est sage-femme : elle sait la patience que demande la relation au vivant.

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VERBATIM
La gravure est un art qui exige de la patience, de la minutie, tout en restant toujours ouvert à tous les possibles. On ne sait jamais exactement ce que l’on va obtenir. Les choses se révèlent sous nos yeux à la sortie de la presse, jamais avant. Le lien est évident avec la grossesse : on se prépare pendant neuf mois à ac- cueillir un nouvel être mais on reste ouvert à tous les possibles.

Rédaction Anne Devailly

81360 Montredon-Labessonnié

    Galerie d'art de l'artiste

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