–
Carcassonne : Audrey Méline : « Sortir l’École des beaux-arts de ses murs »
Un entretien d’Audrey Méline avec Eric Petit, Artistes Occitanie (5 octobre 2026)
Depuis la rentrée, Audrey Méline dirige l’École des beaux-arts de Carcassonne Agglo, où elle enseigne depuis 2015. Designer de formation, passée par l’ébénisterie et la prospective parisienne, elle succède à Alain Fabre avec une idée en tête : faire connaître l’école au-delà de ses murs, sur un territoire de plus de 80 communes.
Un parcours qu’elle a construit étape par étape
Pour Audrey Méline, la direction de l’école est « un peu l’aboutissement » d’un parcours où chaque étape a précisé la suivante. Bac STI arts appliqués à Nancy, BTS création industrielle, puis deux ans aux Beaux-Arts de Saint-Étienne, au moment où se préparait la Cité du Design. Elle y découvre la Biennale et les designers qui y exposent : « Ça me faisait rêver à cette époque ».

En parallèle, elle travaille dans deux ébénisteries. Le bois devient sa matière privilégiée. Elle rejoint les Arts décoratifs de Strasbourg pour la qualité de leurs ateliers, elle entre en troisième année à l’atelier bois, puis bascule en design pour ses deux dernières années, sans jamais lâcher l’établi.
À la sortie de l’école, une mission en agence d’architecture intérieure l’amène à concevoir un cahier de tendances. C’est ainsi qu’elle découvre l’agence de prospective Nelly Rodi.
Elle y entre comme stagiaire et y devient cheffe de projet : cahiers de tendances saisonniers, clients comme Carré Blanc ou Samsung, jusqu’à œuvrer pour un fabricant de mobilier coréen.
Chez Nelly Rodi, elle accompagne aussi un stagiaire tous les six mois.
« J’étais tout le temps en binôme avec un jeune à qui je transmettais ce métier passion». L ‘enseignement devient alors « une évidence ».
En 2015, elle postule à Carcassonne et s’y installe trois mois plus tard, pour un poste de quelques heures qui passe vite à temps plein. Elle continue de travailler en freelance pour Paris jusqu’à la crise sanitaire.
Dans les pas d’un « fonceur »
Ce qu’elle aime dans l’enseignement, c’est d’être « tout le temps en ébullition » pour aider les étudiants à trouver eux-mêmes les bonnes solutions. Mais elle aime aussi coordonner, chercher des partenaires, monter des actions, un goût hérité de ses années parisiennes.
Dès 2017, elle demande à coordonner les plasticiens intervenants sur le territoire et travaille de près avec le directeur, Alain Fabre.
C’est lui qui a construit l’école telle qu’elle existe : le transfert des Beaux-Arts du centre-ville vers le bâtiment partagé avec le Conservatoire, la création de la classe préparatoire, devenue licence 1, le programme de résidence à Noirmoutier. L’an dernier, il pousse sa nomination en tant qu’adjointe de direction. Pour lui, l’enjeu était que tout cela perdure, il fallait pour cela confier la direction à quelqu’un qui connaît la maison.
Le passage de relais s’est fait « avec une grande facilité ». Ses collègues la connaissent et savent qu’elle a fait toutes les étapes avant eux. « Ils sont force de proposition ».
D’Alain Fabre, son prédécesseur, elle retient surtout un tempérament : « C’est quelqu’un qui n’a jamais peur des choses, c’est un fonceur. J’espère que je prendrai la suite dans la même lignée ».
L’avis d’Alain Fabre
L’artisan de l’école passe le relais sans trembler. Il voit en Audrey Méline une directrice impliquée, force de proposition, qui a su marier le design aux autres disciplines et maîtrise la stratégie de la maison.
Ses conseils ? Ne pas oublier les élèves à l’esprit encore malléable, et garder l’oreille tendue autant que le cap. Être un guide, pas un GPS.
Son vœu : que l’école, forte de ses conventions avec d’autres établissements supérieurs, renforce le maillage du territoire et élargisse l’offre de formation au-delà des grandes métropoles. Pour que chacun puisse étudier l’art près de chez soi, sans que le budget familial décide à sa place.
Apprendre les notes avant de jouer
En onze ans, la prépa a changé d’échelle : une douzaine d’élèves à son arrivée, 39 élèves l’an dernier, 35 cette année, et toujours avec la même équipe enseignante. Devenue licence 1, elle délivre 60 crédits ECTS qui ouvrent l’entrée en deuxième année des écoles supérieures d’art.
Toute la pédagogie est repensée en conséquence.
Les élèves aussi ont changé. Audrey Méline les trouve « beaucoup plus jeunes dans leur façon de penser ». Habitués aux réseaux sociaux, ils lisent moins, veulent « tout avoir très, très vite » et peinent à se détacher des images et des influenceurs pour construire leur propre regard. Il faut désormais leur faire comprendre que la recherche est une étape essentielle.
D’où l’importance des fondamentaux, qu’elle compare aux notes d’un instrument de musique : peinture à l’huile, graphisme, gravure, workshops techniques. Autant de clés pour réaliser ensuite un projet personnel.
Et l’intelligence artificielle dans tout ça ? Audrey Méline envisage des cours dédiés, pour que les élèves la maîtrisent « dans de bonnes conditions », comme un outil, et non comme un moyen de combler ce qui leur manque.
Aller vers ceux qui ne peuvent pas venir
Les plasticiens de l’école interviennent dans les écoles primaires, collèges et lycées, auprès de l’Afdaïm, en Ehpad, et – jusqu’au Covid – à la maison d’arrêt. C’est une volonté de Carcassonne Agglo : que le Conservatoire comme les Beaux-Arts aillent sur tout le territoire, auprès de ceux qui ne peuvent pas se déplacer.
De la maison d’arrêt, Audrey Méline garde un souvenir précis. Lors de la dernière séance, elle demande aux détenus de dessiner le portrait d’un autre détenu. L’exercice est difficile : ils n’acceptent pas de se regarder les uns les autres. Puis, finalement, ils se sont pris au jeu.
« C’était assez chouette », sourit-elle, tout en rappelant la vigilance qu’exige ce public.
Ces expériences lui ressemblent. « J’aime bien les challenges », dit celle qui a quitté un CDI parisien pour un poste de six heures à Carcassonne. « Je ne regrette aucun d’eux ».
Faire connaître l’école
Le constat est simple : « Peu de monde connaît cette école des Beaux-Arts ». Mais, grâce à Parcoursup, la prépa gagne en visibilité nationale. Et sur le territoire, on découvre encore parfois avec surprise qu’il existe une école des Beaux-Arts. Sortir de ses murs est donc la priorité de la nouvelle directrice.
Premiers rendez-vous : une exposition des élèves de la prépa et des cours adultes en novembre, et un voyage d’étude en Belgique début décembre, pour découvrir musées et galeries dans un autre pays européen. En mars, toute la classe préparatoire et trois enseignants s’installeront une semaine au Hangar Blanc, nouveau lieu carcassonnais, pour un workshop conclu par une journée de médiation. D’autres partenariats avec des écoles supérieures sont à l’étude.
Audrey Méline tient aussi à mettre en avant les adultes. Alain Fabre avait créé pour eux un parcours en trois cycles, avec examens, cours de méthodologie et d’histoire de l’art.
« On est au-delà du loisir créatif », insiste-t-elle. Ces amateurs veulent exposer et partager leur regard. Elle imagine même des expositions dans les villages alentour.
La Cité d’hier, la Cité du futur
Sur la vie culturelle de l’agglomération, sa réponse est nette : « C’est vraiment une volonté politique ». L ‘école est financée par Carcassonne Agglo, avec un soutien ponctuel de la DRAC pour la résidence de Noirmoutier.
« L’agglomération est vraiment en demande et en attente de projets culturels », se réjouit-elle. Un soutien qui lui laisse la liberté de proposer et de se déplacer sur ce vaste territoire.
Et la cohabitation entre une ville médiévale et une école tournée vers la création contemporaine ? Elle y voit une richesse. Elle aime Carcassonne pour la beauté de la Cité et du canal du Midi, et en fait une source de projets.
L’exposition de novembre en est l’illustration parfaite. Cette exposition part de deux figures liées aux débuts de l’Hôtel de la Cité, au lendemain de la restauration de Viollet-le-Duc : l’illustrateur Albert Robida (1848-1926, illustrateur, écrivain et visionnaire) et Michel Jordy (1863-1945, érudit local, photographe). Les élèves de prépa travaillent un projet d’illustrationsur « la Cité du futur », les adultes du cours de photographie un travail photographique sur le même thème.
« Ce qui est intéressant, c’est de pouvoir faire des parallèles » entre des artistes du début du XXe siècle et la création d’aujourd’hui.
Et dans cinq ans ?
Son souhait : que les amateurs exposent davantage, entre l’école et le reste du territoire, et que l’offre d’enseignement supérieur s’étoffe au-delà de la première année. « Ce serait un avenir radieux », conclut-elle.




