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Montolieu : le musée Cérès Franco entame une nouvelle vie
Un entretien avec Maximilien Fortier, conservateur
À une vingtaine de minutes de Carcassonne, la Coopérative-Musée Cérès Franco a rouvert ses portes le 20 juin 2026 après deux ans de travaux. Trois mois plus tard, l’institution audoise dresse un premier bilan et affine son projet scientifique sous la direction du conservateur Maximilien Fortier.
Une collection née en dehors des sentiers académiques
À Montolieu, dans l’Aude, la Coopérative-Musée Cérès Franco s’est imposée comme un lieu incontournable pour les arts marginalisés : art brut, art naïf, art singulier et créations populaires venues du monde entier. Le fonds — près de 1 700 œuvres, bientôt 2 000 avec les dons récents — porte le nom de sa collectionneuse, Cérès Franco (1926-2021), galeriste et critique d’art franco-brésilienne qui a passé sa vie à rassembler des artistes tenus à l’écart des réseaux officiels : Stani Nitkowski, Michel Macréau, Corneille ou Chaissac côtoient ainsi des créateurs restés dans l’ombre.
Comprendre cette collection suppose de ne pas s’arrêter aux œuvres elles-mêmes. Cérès Franco a évolué dans un milieu de l’art très cloisonné, où la distinction est forte entre un milieu de la création très masculin et un milieu de la médiation plutôt dominé par les femmes. C’est à la suite d’un divorce qu’elle bascule vers son rôle de galeriste et de médiatrice — une trajectoire singulière qui la conduit à créer, autour d’elle, un espace de légitimité recherché par de nombreuses artistes femmes. Travailler avec elle, c’était donc pouvoir dépasser les questions de genre : seule comptait la qualité du geste artistique. La sensibilité et les coups de cœur, plus que le discours théorique, ont constitué la véritable matrice de sa démarche — une manière de faire primer le geste sur les mots, et de consacrer sa vie à montrer des créateurs restés en marge.
D’une cave coopérative à un Musée de France
Le bâtiment qui abrite aujourd’hui la collection a lui-même traversé plusieurs vies. Construite en 1939, la cave coopérative vinicole de Montolieu est agrandie et modernisée dans les années 1960, avant que l’activité viticole ne s’arrête dans les années 1990. Le lieu devient alors une galerie d’antiquaires et de brocanteurs, jusqu’à ce qu’en 2007, Philippe et Bernadette Coquelet, à la tête de l’association Rencontre et Création Contemporaine, en fassent un centre d’art et de littérature.
C’est en 2015, à la faveur d’une nouvelle mise en vente, que l’espace est dédié à la collection Cérès Franco. La première grande exposition s’y tient dès l’été de cette année-là ; six autres suivront jusqu’en 2022. Mais le bâtiment, resté en l’état, ne permet plus d’accueillir le public dans de bonnes conditions. Des travaux de rénovation et d’agrandissement s’imposent : ils débutent en 2024, menés en lien étroit avec la Région Occitanie, maître d’ouvrage du projet, et s’achèvent en 2026.

Les enjeux sont multiples : mise en accessibilité complète du bâtiment pour les personnes à mobilité réduite, régulation climatique nécessaire à la conservation d’un fonds fragile — les œuvres retirées du site pendant le chantier ont notamment subi des protocoles d’anoxie pour éliminer les agents pathogènes susceptibles de les détériorer. Le chantier s’accompagne d’une reconnaissance institutionnelle majeure, obtenue rapidement : la labellisation Musée de France.
Entièrement réhabilité, le bâtiment de béton et de verre conserve les volumes et les cuves d’origine. Ce passé industriel entre en résonance avec la vivacité colorée et l’énergie brute des œuvres exposées — un contraste qui devient l’une des signatures du lieu.
Maximilien Fortier, une génération de conservateurs au service du fonds
À la tête de l’institution depuis l’été 2024, Maximilien Fortier a suivi l’ensemble du chantier. Diplômé de l’École du Louvre et issu de l’Institut national du patrimoine (promotion 2022), il incarne une jeune génération de conservateurs spécialisés dans la valorisation des collections publiques. Il assure aujourd’hui la direction scientifique et culturelle du musée, la conservation du fonds et le commissariat des expositions temporaires.

Pour lui, le musée est avant tout « un excellent outil de travail » — étant entendu qu’il s’agit bien du « Musée Cérès Franco », et non « Musée de Cérès Franco », une nuance de dénomination à laquelle il tient particulièrement. Elle dit aussi, en creux, le changement de statut opéré par le nouveau bâtiment: le lieu n’est plus seulement un espace de collection privée, il est devenu une véritable institution.
Cette bascule se lit également dans la scénographie. Cérès Franco privilégiait, de son vivant, l’accumulation et la saturation de l’espace, à rebours du « white cube » classique. Le travail scientifique mené aujourd’hui s’oriente vers davantage de respiration, avec une mise en valeur plus individuelle des œuvres, pour mieux les donner à lire au public — sans renier l’esprit de foisonnement propre à la collection.
Un premier bilan estival prometteur
Trois mois après sa réouverture, le musée peut se targuer d’un succès net : près de 4 500 visiteurs se sont déjà pressés dans les nouveaux espaces, à comparer aux 5 200 visiteurs enregistrés sur l’ensemble de l’année 2017. La restauration du bâtiment et la nouvelle présentation des œuvres semblent avoir donné un nouveau souffle à la fréquentation.

Le musée poursuit par ailleurs l’enrichissement de son fonds grâce aux dons réguliers de particuliers et d’institutions. Il a réalisé en 2026 sa seule acquisition payante de l’année : l’ouvrage « H » (pour hachisch), rédigé par Cérès Franco, ouvrage illustré et composé à Ibiza en 1974 par Corneille, alors son compagnon. Achetée auprès d’un revendeur, cette pièce rare documente une période charnière de son parcours et devrait poser les bases d’une future exposition qui lui sera consacrée.
Un autre chantier est en cours : la mise en place d’un centre de ressources documentaires. L’indexation du fonds documentaire, représentant 16 mètres linéaires, avance et retrace, au passage, l’engagement de toute une vie dédiée également à l’édition de poèmes et d’ouvrages.
Une programmation qui articule hommage et recherche
Jusqu’au 2 janvier 2027, le musée présente deux expositions. La première, « Chaïbia, Corneille, Cérès Franco : des poèmes pour le monde », explore le dialogue entre poésie et création plastique à travers ces trois figures, en s’appuyant sur les archives du musée pour retracer leurs correspondances. La seconde, « Les Aventuriers de l’œil-de-bœuf : 100 artistes en hommage à Cérès Franco », réunit une centaine d’artistes et environ 150 œuvres autour du format ovale qui fut la marque de fabrique de la galeriste — un hommage qui marque à la fois le centenaire de sa naissance et les dix ans de la réouverture du musée.
La suite de la programmation s’annonce tout aussi dense. En 2027, un volet consacré à Cérès Franco galeriste (1972-1997) mettra en lumière son activité de marchande d’art pour mieux éclairer sa posture de collectionneuse (2028, « Cérès Franco collectionneuse »), avant une rétrospective élargie retraçant l’ensemble de son parcours, des années 1940-1950 jusqu’à 2025 — en intégrant le travail de transmission mené par les équipes qui ont repris le flambeau après sa disparition. Le conservateur annonce déjà un rendez-vous pour 2029 : grâce à l’obtention d’une bourse de la Fondation Carnot, Maximilien Fortier travaillera sur les archives conservées à Ibiza et ouvrira leur exploration à quelques intervenants extérieurs, commissaires d’exposition d’un jour, chargés d’en révéler les richesses.
Un ancrage local revendiqué
Au-delà des expositions, le musée cultive un rapport de proximité avec son territoire et son public. La boutique met à l’honneur des créations locales — textiles, objets — et des collaborations de proximité. Le dispositif des « billets suspendus » permet à chacun d’offrir une entrée à un visiteur aux moyens limités : une dizaine de billets sont ainsi disponibles en permanence à l’accueil, tandis qu’une tarification expérimentale encourage la venue en bus.
La nouvelle scénographie, enfin, revendique une démarche circulaire : le musée réemploie du matériel scénographique issu de grandes institutions nationales, comme le Centre Pompidou ou le Louvre, mettant leur savoir-faire au service d’une présentation exigeante et esthétiquement soignée.
Deux ans après le début du chantier, le musée Cérès Franco apparaît ainsi comme un lieu qui se réinvente sans renier son histoire — celle d’une femme qui a fait du regard porté sur les artistes marginaux le cœur de tout son engagement.







