Auch

Stéphane Peltier

La peinture jusqu’à saturation

 

Dans  ses grandes peintures végétales, l’artiste s’est laissé guidé par son travail: le geste définit la forme du végétal, le végétal en appelle un autre, la densité appelle des formats plus grands, et la profusion générale demande que les toiles se prolongent les unes les autres. Retour sur un art qui vampirise peu à peu son artiste.

Dans sa série précédente, Fragments  du monde connu, Stéphane Peltier avait peint des parois de falaises traversées de part et d’autre par de fines lignes géométriques. “C’était un questionnement sur le lieu. Les lignes qui traversent ces peintures sont empruntées aux cartes anciennes. Elles montrent les routes maritimes que pouvaient prendre les navigateurs, même si les espaces traversés étaient encore vierges de toute navigation. Cette contradiction m’intéressait: une géométrie rationnelle sur un monde inconnu et fantasmé”.

Et puis l’artiste a enchaîné avec l’exact opposé: un monde apparemment connu, familier, sans qu’on ait besoin de recourir à des lignes géométriques pour le dompter.
Dans les deux cas cependant, on a affaire à des faux-semblants: les cartes maritimes pouvaient difficilement être rationnelles dans des espaces inconnus; et à l’inverse, le premier coup d’oeil ne suffit pas à appréhender ces grandes toiles végétales. Le connu, le familier, ne l’est peut-être pas tant que ça.

Car à y regarder de plus près, ces végétaux sont sortis tout droit de l’imagination de l’artiste, sans aucune volonté de coller à une réalité botanique. Lui qui a vécu dans une île luxuriante de l’Océan indien (La Réunion) aurait pu choisir de représenter de manière précise  les différentes espèces d’une forêt tropicale. Mais ce n’était pas le but.

Ce travail est parti d’une envie de saturer la surface par une accumulation de motifs, et le motif végétal s’est imposé assez vite, comme étant quelque chose de naturellement envahissant”.

Voilà donc des feuilles, fines comme des brins d’herbe, ou larges comme des feuilles de bananiers, passant par toutes les tonalités possibles de vert. Des feuilles encore et encore, parfois plus sèches, parfois accompagnées de quelques rocailles. Des végétaux représentés de manière frontale, sans présence animale, sans fleurs, sans petite ouverture sur le ciel, jetés sur des toiles de plus en plus grandes (160 de haut par 120 de large). Comme cela ne suffisait plus, pour rendre cette immersion encore plus présente, ces toiles elles-mêmes sont ensuite intégrées à des polyptyques. 

J’ai commencé par une vingtaine de petites gouaches, puis j’ai éprouvé le besoin d’agrandir en parallèle les formats. Au départ, ces peintures devaient constituer le fond pour des portraits, mais finalement le fond a pris le dessus”. En clair, l’artiste s’est enfoncé dans un système quasi-névrotique où la volonté de représenter un envahissement a envahi tout son art, toutes ses toiles. 

J’ai beaucoup bougé, déménagé, et la question du lieu a toujours été importante pour moi. Lieu réel, imaginaire, lieu de l’errance, du déplacement, lieu connu et familier ou zone vierge objet de désir, tout cela nourrit mon quotidien et mes recherches”.

Dans ses peintures, Stéphan Peltier propose une synthèse de ses interrogations: des végétaux qui rassurent par cette profusion vivante, roborative, mais des végétaux qui ne masquent par leur artificialité. “Certains sont nés sous le pinceau parce qu’ils correspondent à un geste. Quand on répète 100 fois ce geste, c’est la peinture qui pousse feuille à feuille ! D’autres proviennent certainement de la mémoire que je peux avoir des lieux que j’ai traversé, c’est une évidence”. Mais ces souvenirs sont davantage des souvenirs de couleurs, de profusion que de formes précises de végétaux.

Quand on s’approche, les motifs peuvent finalement apparaître comme des formes très abstraites”. Résultat, ces paysages ne sont pas des paysages charmants du XVIIIè dans lesquels on a envie de se balader: pas d’ouverture, ciel ou chemin, pas de plantes connues.
La forêt représentée est donc une invention de toute pièce. Invention renforcée par le fait que les toiles se rejoignent les unes les autres, à peu près et à peu près seulement: les raccords entre les 18 grandes pièces d’1,60 de haut restent visibles, l’artificialité ne se cache pas. Et l’expo elle-même annonce la couleur avec son titre simple: Faux raccords.

Le spectateur est donc entouré, enveloppé par ce panoramique de végétation luxuriante, dans un premier effet évidemment empreint de séduction. “Mais il y a aussi un effet anxyogène, que j’ai souhaité renforcer à la fois par la pénombre qui règne dans la pièce et par le son, une sculpture sonore créée pour l’occasion par deux jeunes créatrices du collectif Euphonydre et qui passe en boucle. Cette forêt, c’est à la fois l’univers de Paul et Virginie et celui du Petit Poucet!”.

Sur l’ensemble de ces panneaux, deux sortent du lot. Deux nus au milieu de la verdure. Dans le premier, une femme nue, chaussures aux pieds, dans une posture dont la signification n’est pas évidente. Dans le deuxième, un homme nu, chaussettes et chaussures aux pieds, allongé dans l’herbe et qui regarde derrière lui.

Les deux panneaux ne sont pas à côté, et leur position dans l’exposition de Flaran, sur deux pans de mur différents, peut même donner à penser que l’homme se retourne vers la femme, qu’il la cherche ou qu’il la fuit, on ne sait.

Ce qui m’amusait dans ces figures, explique l’artiste, c’est que dès que vous représentez une femme nue avec ces chaussures, cela contribue à érotiser la représentation. Alors que vous faites la même chose avec un homme et vous tombez dans le ridicule. Et puis, cela donne une fausse piste de plus: cela apporte une dimension pseudo-narrative sans qu’on puisse dire ce que font exactement ces deux-là, même si les figures d’Adam et Eve ou des dryades antiques ne sont pas loin”.

Aujourd’hui, Stéphane Peltier a de quoi tapisser les murs de différents lieux d’exposition avec ses 18 grandes pièces, quitte à réaliser les quelques raccords nécessaires à chaque lieu en fonction de sa disposition. Pour autant… sa décision n’est pas prise: “Je ne sais pas quand je vais arrêter cette série”.
C’est tout le problème de l’envahissement: une fois qu’on a laissé pousser les herbes folles, difficile de s’en débarrasser. 

 

BIO

Stéphane Peltier est né en 1967 à Rouen.
Vit et travaille à Auch.
Professeur d’arts plastiques et artiste peintre. 

Etudes d’arts plastiques à l’Université de Provence, dans les années 80, époque du “retour à la peinture”. Licence, maîtrise (consacrée à la question de l’autoportrait), DEA, doctorat consacré à la naissance de la critique d’art au XVIIIè.
A beaucoup bougé, et a notamment vécu à La Réunion, où il enseigne à l’Ecole supérieure d’art.
N’a jamais cessé de peindre, sans pour autant montrer fréquemment son travail jusque dans les années 2010. Depuis, pratique régulière nourrie de ce parcours et de ses interrogations:  la fragmentation de l’espace et du regard, le voyage, l’altérité, mais également la présence littérale de la peinture, sa matérialité, sa frontalité, sa tension avec la figure et la représentation.

Site web de l’artiste.