Patricia Dubois

A la recherche de l’esprit d’enfance des adultes

 

Patricia Dubois est la digne héritière des contes pour enfants. Grimm ou Perrault pourraient  se retrouver dans ce monde aux couleurs franches et gaies, mais aux scènes plus compliquées à décrypter qu’il n’y paraît.

Chez cette artiste installée dans les Cévennes, se côtoient des canard-bouées et des petits canetons, ou des ours-grizzli et des petits nounours. Les uns pour les enfants, les autres pour les adultes, le tout pour un sens à chercher à la lisière de ces deux mondes.

Une fois n’est pas coutume, commençons par quelques éléments de biographie: enfant, Patricia Dubois a suivi la vie que menaient ses parents, engagés dans les années 70 dans une communauté d’artistes en Autriche. Une vie qui ne laisse pas que de bons souvenirs, mais où les enfants peignaient tous les jours. Et puis une fois adulte, elle garde le lien avec cette vie artiste-bohême en choisissant d’exercer la profession de clown. Pendant dix ans, dont une bonne partie à Barcelone, elle va chercher à dérider ses semblables, et notamment les enfants dans les hôpitaux.

Ces jeunes années et ce début de carrière, passés dans des cercles clairement atypiques et dans différents pays a aiguisé son regard, ont établi une distance avec ce qu’elle peut percevoir du monde actuel et, in fine, se reflètent sans doute dans sa peinture actuelle, libre, sans entrave, où l’artiste aime à confronter plusieurs idées et s’avoue contente si sa peinture peut arracher quelques sourires à ceux qui la regardent.  « C’est certain, j’ai gardé de mes années de clown une sensibilité à tout ce qui est dérisoire ».

La dernière toile est emblématique de ce travail qui se voit d’abord comme une belle image, gaie et vive, une toile au titre gai comme un dessin animé, “papa canard” mais qui n’empêche pas un regard décalé et lucide sur la société: on y voit un monsieur d’un certain âge, petit ventre et cheveux blancs, confortablement installé dans une bouée géante en forme de petit canard, en train de se laisser flotter dans sa piscine. Scène banale d’un été dans le sud de la France. Mais sur son ventre, un petit poussin, bien vivant celui-là, et sa petite baignoire miniature.

« J’ai des images qui me viennent dans la tête. Les choses qui m’arrivent, je les traduis en image, sans forcément chercher un sens à ce que cela donne ».

Il y a  néanmoins des constantes évidentes: dans toutes les scènes représentées, des êtres vivants. La plupart du temps des humains, parfois des animaux, réels, imaginaires ou les deux:  le grand canard gonflable et le petit poussin, le grand ours façon grizzli et l’ours en peluche tout doux, les moutons et le nuage de laine qui semble s’en échapper, le crocodile aux dents longues et le petit croco aux dents de carton tenu par l’enfant. Les deux éléments ne sont pas en opposition frontale, mais dans une espèce de dialogue improbable qui fait sourire et renvoie quand même à une appropriation de la nature et de ses animaux, intégrés malgré eux à un monde de divertissement pour l’homme.

« Je pense que mon travail tourne toujours autour de notre relation à la nature. La relation avec soi-même, avec autrui et avec l’environnement sont liés, me semble-t-il ».

La démarche au départ est donc de rester ouvert à la spontanéité, à ce que dicte le visuel, quitte à ce que l’image soit loufoque et insolite, et à traiter ensuite ces éléments qui trouvent leurs racines dans l’enfance, avec la rigueur de l’adulte.

Derrière ce point de départ où prime la spontanéité commence alors  un long travail rigoureux pour peaufiner le motif (l’image et l’idée allant de pair dans cette création) avant de parvenir à la toile: « Je fais des croquis au crayon, puis j’essaie de ramener un peu de réalisme, car ce qui m’intéresse, c’est la tension entre, d’une part, la réalité, la matière et d’autre part  l’imagination, le rêve, le désir. Une fois que j’ai bien posé la scène, j’essaie de voir quel personnage de mon entourage je pourrai faire poser ».

Voilà comment est née toute une série de toiles regroupées sous l’intitulé “Héros du XXIème siècle”. « J’adore la peinture mythologique de la Renaissance, ces scènes où les héros font des choses qu’on ne peut comprendre qu’en relisant l’histoire des mythes. Finalement, je propose aussi ce type de peinture: personne ne peut expliquer ce que font mes personnages, ce sont mes mythes à moi, mais les éléments peuvent parler à chacun, quitte à en proposer une interprétation différente de son  voisin ».

La mythologie est parfois clairement citée, comme dans l’oiseau de Damoclès, mais pour être réduit à une anecdote: l’oiseau est menaçant  comme pouvait l’être l’épée du même nom, parce que, comme elle, il est posé au-dessus de la tête de l’enfant qui se repose. Mais contrairement à l’épée qui, si elle tombait, ferait de lourds dégâts, l’oiseau ne laisse tomber qu’une coulée de fiente, petite catastrophe nettement plus dérisoire et anodine…

La mythologie est dépouillée de sa grandeur intimidante, elle redevient légère et souriante.

Ce sentiment de légèreté que dégagent ses toiles vient aussi de la présence forte du monde de l’enfance: une grosse bouée, des peluches, un enfant lui-même, un petit cheval de manège, etc.

Mais le monde de l’enfance est toujours une porte vers autre chose. Dans la toile intitulée “Just do it”, comme pourrait le dire une mère à son fils, le personnage monte un petit cheval de bois, et a la tête dans les nuages. Tout pourrait aller au mieux, s’il n’avait ses mains gigantesques qui entravaient tout mouvement possible.  « Je ne sais pas si c’est le cheval qui est trop petit ou ses mains qui sont trop grandes, mais le résultat est là: on ne sait pas clairement ce que voulait faire le personnage, mais quel que soit l’objectif, il semble impossible à réaliser».

Comme le petit poussin de Papa canard qui n’a plus que sa petite baignoire pour se baigner, comme le gros crocodile qui n’est pas plus puissant que son effigie en carton, ou comme le grizzli que n’imagine même plus la petite fille dorlotée par son ours en peluche.

Il y a de l’enfance dans ces toiles, mais une enfance confrontée à une absurdité tout à fait contemporaine, où la bouée-canard a acquis une réalité immédiate, alors qu’on reste dubitatif sur la présence du petit poussin.

Les animaux artificiels ont  aujourd’hui plus de présence que leurs créatures en chair et en os. Le modèle s’efface devant sa représentation. Le conte de fée n’en est peut-être pas un.

BIO

Patricia Dubois a grandi dans les années 70 dans une communauté d’artistes, en Autriche. « Une communauté où les enfants peignaient tous les jours. Pour moi, «ça me  convenait, car j’ai toujours aimé cela. Bon, il faut quand même ajouter qu’il s’agissait surtout de « s’exprimer » sans aucun souci d’acquérir une technique pour cela. On peut même dire que les savoir-faire techniques n’étaient pas forcément bien vus ».
Elle poursuit sa scolarité dans un cadre plus classique et passe son bac en Suisse. Elle choisit alors de se lancer dans la vie professionnelle en tant que clown et va exercer ce métier dix ans, dont une bonne partie à Barcelone. La voilà professionnelle du rire et du sourire, notamment dans les hôpitaux, auprès des enfants malades.

En 2008, elle décide de se consacrer entièrement à la peinture, mais ressent pour cela le besoin de se former, et part pour cela une année suivre les cours de la New York Academy of Art. Et puis le hasard la fait atterrir dans les Cévennes (« Des amis de mes parents me prêtaient une maison »), et cette destination de hasard est devenue un choix aujourd’hui revendiqué.

A voir

Patricia Dubois, Espace Art’attack, 4, rue Veigalier, Alès 30100
Vernissage le 28 février 2020, 18h00.