Montolieu (Aude)

Pierre Sidoine

Le cheval de Troie de la sculpture

 

Dans ses sculptures, Pierre Sidoine signe des oeuvres d’une perfection plastique évidente, qui impose au départ le respect et la distance. Puis le doute s’insinue… Quelques détails techniques, quelques éléments insolites, parfois un titre à double détente…
Voilà que l’humour vient changer le sens des oeuvres, amenant une touche d’absurde, qui rend le travail de ce sculpteur belge proche d’un de ses contemporains, le peintre Magritte.

Bienvenue dans un monde en trompe-l’oeil.

Pierre Sidoine est avant tout soudeur: il travaille le métal à froid, par une soudure essentiellement à l’arc. Depuis quarante ans, il sculpte le métal pour en tirer des personnages, des animaux, des masques. Le fer apparaît alors pour ce qu’il est: un métal que l’on peut  forger, d’un gris-noir qui accroche la lumière et qui met en valeur le motif choisi: les têtes de chevaux ou le heaulme d’un casque Renaissance par exemple.

A priori, donc, un savoir-faire d’une grande maîtrise pour des réalisations relativement classiques…

Mais avec Pierre Sidoine, belge comme Ensor, Magritte ou d’autres farfelus qui ont essaimé dans la bande dessinée (Fred, Franquin, Roba….), il faut peut-être aller au-delà de cette sagesse apparente.

Car le casque a deux visages. Côté face, le heaume est un casque emblématique des chevaliers: “Il a été créé à partir d’une carcasse métallique, analogue à celle d’une lanterne ou d’une cage, sur laquelle le sculpteur a appliqué et façonné des feuilles de métal de manière à figurer un casque médiéval de type ‘crapaud’, reconnaissable à ses surfaces fuyantes et à la forme amphibienne de sa visière, qui permet au porteur du casque de voir lorsqu’il penche le buste en avant, mais point à l’arme de son adversaire de pénétrer dans le casque dès lors qu’il relève le buste”, explique sur son blog Christine Belcikowski, passionnée par le travail de l’artiste.
Le casque permettait certainement de se sentir bien protégé. Associé à une feuille de boucher qui lui sert de socle, voilà très certainement un chevalier dont il fallait se méfier.

Mais côté pile (disons côté arrière de la tête), c’est beaucoup plus inattendu: “Adjointe au métal sur la face arrière du casque, une feuille de fibre de verre supporte une riche décoration, faite de puces électroniques traitées de façon mosaïquée, et incrustée de diverses pièces remployées d’anciennes machines mécaniques, dont une plaque/notice de machine à coudre qui indique quelle aiguille employer par rapport à l’épaisseur du fil de coton. Le sommet du casque se trouve surmonté d’un emblème automobile de marque Peugeot, modèle 1950”. (Christine Belcikowski)

L’invincibilité apparente cache finalement une créature de bric et de broc.

Pour résumer tout cela, l’artiste, qui n’est pas belge pour rien, n’a pas seulement joué qu’avec la matière, il a prolongé son invention par les mots en intitulant son oeuvre, Jules 1er de Crapot Peujaud.

Même mélange de rigueur technique et de loufoquerie avec les trois têtes de chevaux. Trois têtes issues d’un solide travail de ferronnerie, mais qui restent fragiles malgré tout: reliées les unes aux autres, elles ne sont mobiles que parce qu’elles sont posées directement sur des petites roues bien frêles qui semblent provenir d’un jeu d’enfant.
Les magnifiques crinières ne font que renforcer l’ambiguïté: à première vue, crinières majestueuses, mais si on se rapproche, crinières faites de touches de piano qui là encore renvoient à un univers éloigné de celui d’Homère et de sa guerre de Troie.

Au final, on a un double, voire un triple cheval de Troie. Comme dans la mythologie évoquée, ce cheval est fait pour tromper son monde. Pour en donner une version contemporaine, l’artiste joue alors sur les mots, cheval 2.3: on passe à l’ère numérique, le mythique Cheval n’est plus qu’un élément de notre société numérique, où tout finit par des numéros. Et avec les petites roues enfantines et les touches de piano, on a transformé l’héroïque cheval construit par les Grecs en petit jeu d’enfant amusant qui essaie de résister à l’ère du numérique.

Et voilà comment, peu à peu, l’univers de Pierre Sidoine avoue un penchant de plus en plus net pour des oeuvres qui permettent de relier savoir-faire traditionnel et intégration du monde contemporain avec toutes ses absurdités actuelles, créant au final sa propre mythologie.

Magritte dessinait une pipe et l’appelait “Ceci n’est pas une pipe”. Pierre Sidoine réalise un superbe casque renaissance et l’appelle “Odysseus 2357”, des chiffres qui font rentrer le classique dans le numérique, voire la science-fiction.
Et de fait, on ne pouvait pas fumer la pipe de Magritte, puisque ce n’était qu’une image, et on ne pourrait guère partir à la guerre avec casque de Pierre Sidoine, puisqu’il n’est habillé que de petites puces d’une extrême fragilité.

La dernière oeuvre en date est sans doute la plus proche de l’univers de René Magritte: avec la vaine puissance des sentiments, le sculpteur associe un violoncelle avec … une pince à linge. C’est l’image choisie par l’artiste pour son exposition à Bram. Association digne d’un cadavre exquis surréaliste, provoquée par la seule continuité des formes entre les deux objets. Mais le sculpteur traite avec autant de sérieux l’une que l’autre.

Car Pierre Sidoine travaille toujours avec la même méticulosité tous les éléments qu’il choisit. Il ne fait pas partie des artistes qui intègrent des objets de récup en laissant bien apparaître qu’il s’agit de pièces rapportées, sans noblesse. Au contraire.

L’oeuvre qui illustre le mieux cette volonté de ne pas faire de hiérarchie dans les matériaux est une oeuvre de 2018, un Mishima qui associe Ferronnerie, puces électroniques, touches de piano, œuf d’autruche.
Chaque élément s’intègre parfaitement à un ensemble dont les formes évoquent un chevalier japonais, avec toute la pureté qu’on peut y mettre.

“De la forme complexe du masque de kendo, qu’il a initialement débarrassé de sa grille, il ne conserve ici que l’épure, réalisée en ferronnerie. Il revêt ensuite l’épure, d’une mosaïque dont les tesselles sont des puces électroniques, choisies pour leurs couleurs et leur éclat, proche de ceux des émaux. On reconnaît dans le dessin de la mosaïque, de chaque côté du masque, le soleil rouge, qui figurait jadis sur les drapeaux des samouraïs, et qui, allié à l’acier du sabre, a inspiré à Mishima le projet de s’offrir à la mort, conçue paradoxalement comme seule voie d’accès possible au Bien suprême”.

Finalement, les éléments  choisis se fondent dans la représentation choisie, dans le plus grand respect du motif initial. Même si on trouve chez Pierre Sidoine des touches de piano, des puces électroniques, des oeufs d’autruche ou des notices de machines à coudre, on est à mille lieux d’un travail de pastiche.

L’artiste renouvelle le regard sur des sujets immémoriaux, rend actuel le cheval de Troie… tout en rendant désuet ou dérisoire nos puces électroniques.

A chacun de mettre l’accent où il le souhaite.

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Bio : Une vie ouverte à toutes les cultures

Né à Gand d’un père issu de la grande bourgeoisie d’Anvers et d’une mère provenant de la petite paysannerie wallonne, Pierre Sidoine suit ses parents en Argentine, où son père travaille comme cadre dans une usine de fabrication de casseroles.
La famille migre ensuite en Afrique, où son père se retrouve agent territorial pour le Congo Belge jusqu’en 1960. Pierre Sidoine enfant a vécu ainsi à Kitega au Burundi, où la mère fonde pour les enfants des coloniaux une école qui se tient dans la maison familiale. Le père, qui mesure plus de 2 mètres, se retrouve familier des nobles Tutsi, ce qui lui permet de devenir un proche du roi. La famille s’installe ensuite à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, où se déroulent les premières émeutes qui aboutiront à l’indépendance de la RDC.

Fin de ces années hautes en couleur et retour en Belgique. La mère monte un atelier dédié au travail des étoffes. Le père inscrit son fils dans le collège catholique, où le roi des Belges a fait ses études.
Alors que Pierre Sidoine songe à des études d’archéologie, son père lui impose des études de médecine, dont il ne sera libéré qu’au décès précoce de son père.

Il entre dans la vie professionnelle en tant qu’antiquaire, et profite de son magasin pour exposer ses collages et peintures. Puis il renoue avec son enfance et voyage, notamment dans la jungle de Bornéo.

Il s’installe ensuite en terres audoises, crée, enseigne la sculpture, et monte sa maison-atelier à Montolieu.

Exposition

Pierre Sidoine expose à la Maison des Essarts (Bram, Aude) du 31 janvier au 1er mars 2020. Vernissage le jeudi 30 janvier à 18 heures.

Remerciements à Christine Belcikowski à qui j’ai largement emprunté ses descriptions d’oeuvres. Vous pouvez retrouver ses textes en intégralité sur son blog.

Note : Sculpture Don MIGUEL DE LA COCOTOLOGIA
Technique : La tête en bronze est un moule en bronze pour tête de poupon (marque poupées BELLA de Perpignan). Les roues sont des roues de landau pour poupée. Crédit photos : Jean Louis Camilleri