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Nissrine Seffar

La Méditerranée et les empreintes de l’Histoire

 

Depuis Sète, l’artiste marocaine travaille sur les lieux qui ont été marqués par l’Histoire autour du bassin méditerranéen. Des toiles marquées d’empreintes historiques auxquelles l’artiste rajoute ensuite sa vision des choses. Un travail de longue haleine qui ne fait que commencer.

2011. Printemps arabe. En Tunisie d’abord, puis dans d’autres pays du pourtour de la Méditerranée, les choses bougent, l’Histoire est en marche, on tire un trait sur le passé sans trop savoir comment dessiner l’avenir.

C’est à partir de là que l’artiste marocaine Nissrine Seffar a eu l’idée du projet qu’elle poursuit encore aujourd’hui : prendre le bassin méditerranéen comme thème central de son travail, concilier à travers son art les différents lieux emblématiques de l’histoire mouvementée du bassin méditerranéen.
Au départ, il s’agit d’un travail très concret, très… terre-à-terre même, au sens propre : « Je prends une toile vierge, je la pose au sol, là où il s’est passé précédemment des événements importants. Je réalise des empreintes du sol sur la toile et je travaille ensuite dans mon atelier autour de ces empreintes ».

Chaque lieu choisi fait ensuite l’objet de nombreuses œuvres, en fonction de l’inspiration de l’artiste. Quatre ans après le début de ce travail, l’artiste a déjà 120 œuvres à son actif, mais elle est loin d’avoir terminé.
« Le but est de pouvoir rassembler tous ces lieux de mémoire dans une seule exposition ».

Nissrine Seffar travaille en parallèle sur d’autres séries, mais qui ont toujours à voir avec le passage du temps et la façon dont il peut laisser des empreintes. Elle a ainsi réalisé des «livres plâtrés », à partir de vieux exemplaires du journal L’Illustration, entièrement recouverts de plâtres à part quelques dates ou quelques noms laissant imaginer des événements : Turquie, 1933, 1914, Hitler-Mussolini, …  Même esprit dans les dessins qu’elle réalise à partir de vieilles photos appliquées sur toile avec du trichlo, et retravaillées ensuite à l’acrylique.  Une quinzaine de tableaux donne ainsi sa version d’une histoire en marche sur le bassin méditerranéen : la femme arabe que Nissrine Seffar montre privée de parole de manière explicite, le drapeau turc, que l’artiste rend plus insistant que ne le souhaite peut-être le pouvoir, etc. Il y a également les cartes géographiques revues par l’artiste pour les charger de sens.
En fait, chez Nissrine Seffar, c’est le thème qui est commun à toutes les œuvres. Les techniques, elles, sont extrêmement variées, mais répondent toutes à ce questionnement autour de ce qu’est et de ce que devient le bassin méditerranéen.

Le premier de la série a tout simplement été Sète, pour évoquer le départ de l’Exodus depuis le Môle. A suivi Monte Cassino (1944, batailles entre les Alliés et les forces allemandes) où les toiles portent des empreintes de pavés prises sur place, puis Fighig au Maroc (ville-oasis à l’extrême est du Maroc, où se trouve la prison de Bouarfa).
« Quand je mets la toile au sol, les gens passent, s’interrogent », précise l’artiste qui retourne ensuite dans l’atelier avec des toiles chargées d’empreintes généralement faites en noir.

Dans l’atelier, Nissrine Seffar ajoute des couleurs, des motifs, mais réalise aussi un travail de recouvrement. « Souvent, le blanc qui apparaît n’est pas le blanc de la toile, mais un blanc qui recouvre au contraire l’empreinte initiale ». Le travail de recouvrement prend parfois une autre forme : certaines toiles sont ainsi recouvertes d’une autre toile vierge, blanche, ajourée pour laisser entrevoir ce qu’il y a en-dessous. Ce sont parfois des cercles évidés qui laissent apparaître la couleur, comme les moucharabieh peuvent laisser passer les rayons du soleil. « J’atténue ou accentue, j’efface ou souligne comme une mise en partition des blessures laissées par le passage du temps mais aussi je voile certaines parties, sur le principe du moucharabieh (point de vue poétique) ou sur celui de voile islamiste (point de vue politique) ».

Rien n’est donc anodin dans ce travail.

Après Sète, Monte Cassino, Figig, Guernica ou Barcelone (pour la guerre d’Espagne), Nissrine Seffar a déposé cette année un dossier auprès de la Drac pour avoir les moyens de poursuivre la série en allant également dans les deux ans qui viennent, en Egype (Le Caire, la Place Tahir, pour le printemps arabe), Palestine, Israël, Liban et Turquie.

Sur les traces d’une histoire toujours en marche.

 

Bio

Née dans la région de Fès, Nissrine Seffar, a fait ses études aux Beaux-Arts à Casablanca, avant de venir s’installer à Sète il y a trois ans. Aujourd’hui âgée de 32 ans, elle travaille principalement dans l’Ile singulière, mais a gardé un atelier à Casablanca, où elle peut notamment s’adonner à sa deuxième spécialité en dehors de la peinture : le verre soufflé.
Elle a déjà exposé dans la région (Sète, Poussan en septembre), au Maroc, en Algérie, à l’île de la Réunion. En avril et mai 2015, l’artiste était en résidence en Chine, invitée par la galerie sétoise Dock Sud.

………..

Comment l’artiste définit son projet…    

« Une trame poétique/politique à travers les histoires d’une mer (e)

Le but de mon projet est de prendre des empreintes réelles sur le sol de chaque pays de la Méditerranée, pour prélever les ‘cicatrices’ d’une histoire sur mes toiles, en travaillant en public à même le sol. Réaliser des empreintes, c’est affirmer l’attachement de cette toile peinte à un pays qui devient, de fait,  sa ville natale….Prendre des empreintes des sols de chaque pays du pourtour méditerranéen pour en faire une exposition : à la fois un concept artistique, et un projet pictural qui propose de multiples implications… Une valeur poétique, une orientation plus politique, engagée dans la recherche du lien qui unissait tous les peuples méditerranéens autour de la libre circulation d’idées. Enfin un aspect plus symbolique et interactif avec la participation des peuples rencontrés.
(…)
Albanie, Algérie, Tunisie, Turquie, chypre, Croatie, Egypte, Espagne, France, Grèce, Israël, Italie, Liban, Malte, Maroc, Palestine, L’ex Yougoslavie.
Chacun de ses pays est porteur d’une histoire terrible, et c’est de cette histoire douloureuse dont je voudrais témoigner par ce travail d’empreintes tout autour de la Méditerranée. Dans chaque pays, je décide d’un « lieu témoin » d’une histoire plus ou moins contemporaine, par exemple la place Tahrir au Caire, Guernica en Espagne, l’emplacement des camps de Sabra et Chatila près de Beyrouth etc., et sous forme de performance picturale, je prélève une série d’empreintes au sol que je retravaille en atelier ».

Rencontre publiée en juillet 2015