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Saint Couat d’Aude (11)

Pavan, Faire émerger les individus

 

Pavan façonne des êtres vivants, plus ou moins erratiques.

On ne sait trop s’ils apparaissent ou si au contraire, on a droit à leurs derniers instants de vie avant qu’ils ne se fissurent et disparaissent.
Rencontre avec un artiste passé maître dans l’art des entre-deux.

Parfois il ajoute. Quasiment plus jamais de peinture au sens strict du terme, mais, détaille l’artiste,  “de la terre, des pigments utilisés de manière brute, de la cendre, de la tôle, du fer rouillé, des tissus, de la toile de jute, de la corde, des clous. Souvent du plâtre pour lier. Du bois, des planches ou des portes comme support. De la récupération. Des objets qu’on ne peut pas réutiliser autrement. Les utiliser tels quels, juste pour ce qu’ils sont: des matériaux pauvres sans connotation artistique. Du recyclage pour une entreprise humble, pour une entreprise fière”. La fierté d’essayer de tenir encore debout.

Parfois il enlève. Il s’acharne sur un mur avec marteau et burin, pour enlever le crépi, voire le béton qui est dessous. Et en creux apparaissent des formes humaines, comme s’il les avait libérées de la prison qui les maintenait invisibles. « Le burin fouille le corps avec obstination, explique l’artiste. Des organes apparaissent et l’homme est là dans toute sa nudité et sa fragilité face aux coups qui l’évident. Et pourtant, paradoxalement, la silhouette acquiert une existence, elle s’anime du relief de la vie ».  L’artiste « s’acharne sur la matière, la perce, la martèle, l’effrite. C’est la victoire du relief sur le plat, du rugueux et du tourmenté sur le lisse, du surprenant sur l’uniforme. Des organes apparaissent et l’homme est là dans toute sa nudité et sa fragilité face aux coups qui l’évident », analyse Mireille Picaudou Arpaillange.

Mais ce travail en creux n’est pas toujours libérateur.

Derrière la prison peuvent surgir d’autres enfermements. Sans que l’artiste ne l’ait voulu ou prévu, des visages émergent, rayés de fers à béton rouillés qui se trouvaient là, sous le crépi, et qui donnent à ces silhouettes des visages qui viennent témoigner d’un calvaire mystérieux et inattendu. Parfois, l’artiste extrait avec son marteau une autre prison quand, derrière le crépi se trouvaient des briques creuses, constituées de petites alvéoles comme une plaquette de chocolat. La figure qui surgit du mur est alors complètement emplie de ce nouveau grillage. Libre, mais enfermée à jamais dans une prison qu’elle a intériorisée.

Dans les deux cas, ajout ou enlèvement, Pavan réalise des oeuvres qui jouent avec le temps. Dans l’une, la matière s’accumule, et comme il s’agit souvent de rebuts, on peut se poser la question du temps qu’il a fallu pour que cette matière, couche après couche, accouche de quelque chose qui évoque notre univers.

Pavan n’est jamais très loin du Dieu créateur, du démiurge de la bible qui modèle l’homme à partir d’un petit bloc de terre glaise: « Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. ». (La Genèse).

La terre en hébreu, se dit Adama, qui a évidemment donné son nom au premier homme, Adam. La terre et l’homme, intimement liés. Dieu crée l’homme à partir d’une matière friable, fragile, et ces qualités resteront constitutives de la nature humaine.

Pavan revient tout simplement à la source.

Combien de temps a-t-il fallu à l’artiste pour empiler, encore et encore, jusqu’à faire émerger une présence humaine, silhouette, visage, corps? Et question complémentaire: quand estime-t-il sa création achevée? Quand est-ce que cette silhouette lui semble suffisamment évocatrice? Pourquoi ne pas aller plus loin, dans les détails du trait, dans le volume des matériaux, dans le choix des enduits? Pourquoi refuser à l’homme une certaine netteté, solidité, voire des couleurs que l’artiste serait tout à fait capable de produire? Car là aussi, dans la couleur, l’artiste reste sur des choix qui ne font que suggérer, des tons qui alternent entre les ocres et bruns rappelant la terre mère, rien de plus.

Clairement, Pavan veut montrer l’homme dans sa précarité, dans sa fragilité, l’homme qui peut disparaître à tout instant mais qui peut aussi émerger, même si c’est sur un mode mineur.

Et quand il enlève au marteau et au burin, retrouvant le brut derrière le lisse que l’artisan s’était évertué à réaliser, il y a évidemment un rapport à la destruction, à l’usure. On hésite entre une destruction rapide à l’image de villes détruites par les conflits, ou à une usure plus lente d’un bâtiment seulement soumis à l’épreuve du temps.

Une chose est sûre, toutes les formes qui jaillissent de ses amas de matière ou de ses coups de burin sont des évocations d’êtres vivants, la plupart du temps des hommes, parfois des singes, (et pas n’importe lesquels, les bonobos, les plus proches de nous génétiquement). Pavan, comme tous les hommes et notamment ceux qu’ils créent, se pose invariablement les mêmes questions: « Comment je tiens encore debout? Comment je fais pour continuer? On tient debout. On continue. Des tentatives de reconstruction de l’être humain ».

Bio

Né en 1967, dans une famille originaire d’émigrés italiens.

Pavan pratique la peinture et la sculpture depuis 1999.

« Dans une approche matiériste, ma volonté de m’éloigner des outils classiques s’associe à une démarche visant à retrouver une expression brute de l’art. Ce choix de rejeter les procédés usuels a révélé une filiation. Fils et petit-fils de maçon, j’effectue les mêmes gestes dans un autre contexte. Je me sers de leurs techniques, de leurs outils, osant devenir enfin ce que je suis.
Avec des matériaux de récupération ou du bâtiment, planches, contreplaqué, je fixe, juxtapose et lie plâtres, pigments naturels, terres, ciments, verts, papiers et tissus pour ériger une humanité. Les fers à béton, employés seuls, nus, en armature ou en coffrage, les enduits de façades, les épaufrures des structures étayent un monde à la paradoxale fragilité.
Je travaille les corps, les visages, essentiellement à partir de silhouettes. Maintenant, à même le mur Attaquer la surface, en déchirant l’apprêt.  S’enfoncer dans le matériau de construction, en pénétrant à l’intérieur du sujet. Ouvrir le mur comme on ouvre un corps. Autopsie ou voir de ses propres yeux. »

Site web de l’artiste

Exposition : Ecce homo, du 16 mars au 14 avril 2019 – Hôtel Flotte de Sébasan, 34 Pézenas.