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L’équilibre entre abstraction et figuration ou la magie entre le rêvé et le vécu

 

L’artiste Jovhanna Rutvanowska est de retour à Montpellier, où elle s’installe à demeure après avoir longtemps partagé son temps entre le Canada et la France, plus précisément entre Montréal et la capitale héraultaise.

Elle travaille désormais dans un atelier de Lavérune, où elle poursuit une série d’huiles sur toile tout en envisageant de nouvelles pistes de travail, aussi bien en gravures qu’en peintures.

“Les oeuvres de Rutvanowska naissent dans un monde imaginaire où elle ne fait aucune différence entre l’abstraction et la figuration dans la mesure où l’effet d’un tableau abstrait peut être tout aussi mythique qu’un autre figuratif. (…) Jovhanna Rutvanowska explore ainsi un monde secret hanté par d’antiques figures mythiques, un Sphinx, le Minotaure, une Gorgone, la Chimère, déesses et dieux primitifs enfouis, oubliés depuis trop longtemps et qui se déchaînent, soudain libérés sur la toile du peintre”.

L’écrivain québécois Robert Claing décrit ainsi la peinture de Jovannah Rutvanowska, de retour depuis peu à Montpellier.

Et l’écrivain poursuit: plus encore que sa présence sur deux continents, l’artiste porte dans son oeuvre “les marques de ses multiples personnalités, tout à la fois Française, Russe, Polonaise, Canadienne, Québécoise, artiste et femme dans son oeuvre et dans sa vie”.

Et de fait, devant une grande toile de l’artiste, on peut d’abord s’arrêter sur ses esquisses de quadrillage, éléments abstraits que l’artiste reprend assez régulièrement d’une toile à l’autre et qui semble mettre en avant une espèce de “making of” du tableau toujours à l’oeuvre. On peut aussi s’immerger dans les harmonies colorés avant de saisir le motif qui n’apparaît que peu à peu, comme une figure qui sort de l’ombre.

Le point de départ de la toile est pourtant toujours le même: à grands traits, l’artiste esquisse des premiers signes sur une toile posée à même le sol. Des signes, des couleurs, des harmonies de couleurs. Et puis elle laisse parler ses émotions qui vont peu à peu introduire un peu de construction dans le tableau, une atmosphère, une ambiance générale, tours en restant dans une veine non figurative. Ce n’est que dans une troisième étape qu’un sujet va se dégager, sortir des traits et s’imposer.

Ces sujets, l’artiste trouve dans ce qui la préoccupe à ce moment-là. Car quand Jovhanna Rutvanowska choisit de creuser un thème, elle le travaille au préalable, se documente, analyse les choses. La façon d’aborder le sujet reste la même, mais quand le sujet apparaît, elle est armée pour le traiter de la manière la plus pertinente qui soit.

Aujourd’hui bien installée dans son atelier de Lavérune, à l’est de Montpellier, dans un espace qui lui permet d’envisager des toiles de tous les formats possibles, l’artiste prévoit avant toute chose de finir une série commencée il y a plusieurs années sur le massacre de Tian’anmen en 1989. “Cela fait près de dix ans que je m’y intéresse, j’ai présenté une première partie de travail à Bordeaux en 2014. J’ai tenu à lui donner un titre plus ouvert, moins stigmatisant. C’est devenu “De Mao à Tian’anmen”.

Dans son tout nouvel atelier, deux oeuvres de la série ornent le grand mur de l’entrée: la place Tian An Men, oeuvre qui fait référence aux émeutes qui ont eu lieu en 1989 dans des tonalités orange, et une autre, dans des tonalités bleues plus apaisées, sur la place, et son ambiance après cette année décidément révolutionnaire pour beaucoup de peuples…. Dans les deux, le regard est attiré avant tout par les croisements de couleurs qui donnent la tonalité générale de l’oeuvre, avant de distinguer des formes, des courbes et des lignes qui évoquent la Porte de la paix céleste et la cité impériale. Pour cette série comme pour les précédentes, l’artiste travaille de manière immuable: “Je choisis un thème, je me documente, je m’en imprègne, et je l’aborde sur la toile, une fois les premières étapes abstraites déjà réalisées. Pendant au moins deux ans, je creuse ce thème sur différentes toiles pour constituer une véritable série. Ensuite, j’aime l’enrichir avec des gravures, avec un livre d’art et encore mieux, avec si possible un livre d’artiste comprenant des gravures originales”.

Quelque soit le lieu, l’artiste procède la même manière: “J’ai toujours travaillé à plat sur le sol, cela me permet de traiter de grands formats, de tourner autour sans avoir au départ à donner un sens à l’oeuvre, cela me procure une grande liberté dans ma création, mon subconscient peut s’exprimer sans contrainte en laissant libre cours à mon imaginaire. Je travaille toujours une dizaine d’oeuvres à la fois jet je passe de l’une à l’autre. Le temps de séchage entre deux couches de peinture ( à l’huile) me donne un temps de réflexion sur la suite à donner pour que l’oeuvre se construise dans un équilibre entre rapport des couleurs et des volumes. L’oeuvre se construit ‘presque’ à mon insu, lors des premières séances, c’est un travail d’écriture automatique de l’oeuvre, d’où l’importance dans cette démarche de toute la recherche et la documentation qui est faite en amont lorsque je choisi mon thème. Toutes ces lectures, voyages, rencontres enrichissement mon subconscient avant de passer à ‘l’étape atelier. En travaillant ainsi, plusieurs oeuvres à la fois, cela me permet d’effectuer un travail de réflexion de près de deux mois sur chacune d’elles”.

En contrepoint, des gravures

De retour de Montréal, Jovhanna Rutvanowska est revenue avec un lot de petites gravures réalisées outre-Atlantique, l’artiste ayant toujours mené de front un travail de peintre à l’huile et un travail de gravure, des gravures à la pointe sèche sur cuivre. Originalité de la démarche: les deux font partie d’un même univers, au point qu’il est même parfois difficile de savoir si l’on a sous les yeux une gravure ou une peinture. “Mes amis graveurs se moquent de moi, sourit l’artiste. Ils disent que je fais des gravures de peintres”.

Intérêt également de ce travail: élargir sa palette de prix, entre des huiles imposantes qui ont parfois atteint des prix rarissimes pour des artistes de la région (certaines toiles ont dépassé les 80 000 € en galerie à New York) et des gravures en petit format à des prix tout à fait accessibles à tous les portefeuilles.

Elle a déjà appliqué cette façon de travailler sur différents thèmes: une série d’oeuvres de grands formats sur Noureev, exposée à Albi en 2000, Une série sur les péchés capitaux pour laquelle Jovhanna Rutvanowska a prolongé sa réflexion sur l’art sacré et fait intervenir des écrivains qui ont chacun écrit sur les péchés capitaux. Un travail collectif qui a fait l’objet d’un livre où textes et gravures se répondent.

En 1997, suite à la commande de 16 grands vitraux sur la vie de Bernard de Clairvaux pour la nouvelle église Saint Bernard à Lattes (34), l’artiste a élargi l’éventail de ses supports en réalisant un chemin de vie-chemin de croix, cette fois-ci sous forme de grandes gravures (3 m x 1,20 m) marouflées sur toile. Thème repris ensuite dans un grand triptyque pour la fresque du choeur.

L’artiste va ensuite enchaîner sur une série sur les civilisations perdues. Cette fois-ci, ne n’est ni en France ni au Québec mais dans la ville italienne de Florence que l’artiste va travailler. Va suivre une série sur les Rois de Thulé pour laquelle l’artiste se plonge en 2013, dans l’univers du grand Nord. Dix-huit grand formats qui évoquent la mythologie et le chamanisme inuit. L’artiste a achevé la série fin 2013.

Aujourd’hui, de retour à Montpellier, elle sait déjà quelle série va prendre la suite de celle en cours, “De Mao à Tian an Men”. “Après cette série et celle des Pêchés capitaux, j’ai besoin de revenir à quelque chose de plus positif, de plus romantique même. Je vais donc commencer une série sur l’opéra. Plus exactement sur des personnages qui incarnent de grands opéras. Je souhaite en traiter six ou sept, des personnages forts pour que les gens reconnaissent l’opéra à partir de ce personnage ou d’un groupe de personnages. Je ne suis pas encore tout à fait fixée sur les opéras que je vais retenir. Il y aura certainement des opéras italiens, mais la série va se définir au fur et à mesure que j’avancerai dans ce travail”.

Pour ce travail, l’artiste prévoit de travailler à l’huile sur de grandes plaques d’acétate très épais, ce qui donnera de la profondeur et de la transparence à ses réalisations.

Anne Devailly

BIO

Jovhanna Rutvanowska est de retour. Après avoir fait pendant des années des va-et-vient entre ses deux ateliers, à Montréal et à Montpellier, elle choisit de s’installer vraiment à Montpellier où elle vient d’emménager son atelier dans un grand espace à Lavérune.

Après des études aux Beaux-Arts de Nîmes, elle s’initie à la sculpture et à la gravure au Canada, à Montréal. Quelques années d’exploration de la figuration, la feront basculer au début des années 80 dans un univers de couleur et de manière, fortement inspirée par l’abstraction lyrique.

Depuis une quinzaine d’années, elle est suivie par un agent à New-York, c’est lui qui la persuade de vivre un pied en Europe, l’autre aux Amériques. Son travail est maintenant reconnu de manière très larges: des expositions lui ont été consacré à Paris, New York, Shanghai, Cracovie, Lisbonne, Bruxelles, Zürich, Düsseldorf, et Montréal.