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Karine Veyres , Lot

Une seule couleur, une multitude de traits

 

Karine Veyres aime les détails et la précision. A coup de petits traits elle fait émerger des formes plus ou moins figuratives qui ont un point commun : une tonalité rouge. Depuis plusieurs années, elle multiplie les travaux autour de cette couleur, quel que soit l’outil (acrylique ou crayon de couleurs). De quoi rester concentrer sur le trait, qui offre déjà des possibilités infinies.

Karine Veyres n’a pas un parcours linéaire. De 2002 à 2005, elle fait une coupure dans sa pratique artistique, et cette coupure se voit nettement dans son œuvre : il y a l’avant, et il y a l’après. Tout le travail d’aujourd’hui trouve donc ses racines en 2005, quand elle décide de reprendre le dessin, en se concentrant sur les monochromes rouges. « C’est une couleur fortement connotée mais je ne retiendrai de sa symbolique que la fougue, le dynamisme, la force et l’incontournable passion », précise l’artiste qui trouve son bonheur depuis plus de dix ans à explorer cette couleur. « A l’époque, j’avais en projet de rénover une maison, et je suis partie sur des dessins d’inspiration très architecturale, ma préoccupation du moment. Je les réalisais avec des aplats très saturés et très structurés ».

Depuis, elle déploie son travail monochrome dans deux directions différentes : d’un côté, des peinture, réalisés à l’acrylique avec de grosses brosses qu’elle manie par gestes rapides, de l’autre les œuvres au crayon de couleur. Coté acrylique, cela donne par exemple des œuvres regroupées sous le titre « Les Diluviennes » qui jouent de l’association de l’eau et du geste : « Le rouge se libère, le rose apparaît. La coulure passe du rouge au blanc. La coulure matière, aujourd’hui est absence. L’orage gronde, l’eau avale tout sur son passage… La force de la Nature est en œuvre ». Ou encore « Marée noire » dans laquelle « j’utilise la couleur en grande quantité, pour la donner à voir autrement. »

« La plasticité de la matière, épaisse ou fluide m’intéresse. De ces caractéristiques premières, j’extrais la monochromie et la coulure. Dès 2008, de petits objets, figurines ou mots, se dissimulent sous la couche épaisse de peinture. Ces créations procèdent de cette dissimulation et utilisent le mot comme perturbateur de la surface colorée. De près, il fait sens. De loin, il disparaît ».

Et, en contre-point à ce travail où le gestuel est enlevé et vif, un processus beaucoup plus méticuleux au crayon de couleur, rouge également. « Le crayon de couleur, c’était mon outil de travail au lycée. Ensuite, je l’avais complètement oublié ». Depuis les premiers monochromes d’inspiration architecturale, elle est passée, de manière non concertée mais logique, à un travail plus large que la maison : les rochers, des mélanges de formes végétales et minérales, des paysages. C’était en 2014 et 2015 et elle a regroupé ses travaux sous le nom ‘Natures exubérantes et graminées’ : « Ces dessins interrogent des représentations ambiguës, aux frontières des sphères du vivant, de l’humain, du minéral et du végétal. Exubérante, la nature l’est ici par sa couleur mais aussi par ce qu’elle offre, dévoile ou exhibe. C’est une nature piquante ou velue. Parfois elle se fait moins douce et se montre tourmentée ».
Et puis les épis velus des graminés l’ont menée à un travail sur la pilosité, qui peut cette fois-ci se rapporter au corps humain. Voilà comment, le crayon à la main, trait après trait, on passe d’un épi de graminée à une chevelure féminine. Karine Veyres est à l’aise dans le petit format (même si les monochrome sur toile l’ont poussé jusqu’au 200×200 cm), le minutieux.
Aujourd’hui, avec ses crayons, le rouge est rehaussé de noir. Karine Veyres fait apparaître des portraits de femmes, plus ou moins évanescents, plus ou moins oniriques. Parfois le regard est brouillé, parfois la fourrure du manteau prend plus d’importance que la femme qui le porte, les points sont parfois disparates, comme si le dessin n’était qu’esquissé, voire déjà un peu effacé… Une impression finalement d’intemporalité devant ses œuvres dont on ne sait si elles sont achevées ou pas. Il est clair que les artistes qui l’inspirent allaient eux-mêmes dans cette direction, et Karine Veyres l’avoue avec simplicité : « Parfois, je m’inspire d’images que j’ai remarquées, ou je fais référence, de façon très sporadique, à des artistes qui me touchent particulièrement, Rodin, Klimt,  Man Ray».

Ce qui l’intéresse, c’est le geste, les petites touches, la manière autant que le sujet. Elle en joue et certaines œuvres en témoignent, comme ce portrait de femme intitulé  « Au bal de la louve » : la femme aperçue, entr’aperçue, est clairement un hommage à Klimt, mais elle peut très bien disparaître si l’artiste décide de donner quelques coups de gomme sur son dessin. De temps en temps, mais beaucoup plus rarement, Karine Veyres dessine quelques hommes ou trouve ses sujets ailleurs, dans le quotidien, mais toujours dans des choses simples : une personne, un objet, un paysage. Si elle dessine une figue, elle se concentre sur le fruit, pas de corbeille, pas de nappe, le fruit, rien que le fruit, ou ce qu’il peut suggérer.
A.D.

Dessin au révélateur, gravures, monotypes …

Karine Veyres se plait à expérimenter, comme en 2008 avec ses dessins réalisés directement sur papiers argentiques : « Je dessine au pinceau avec le révélateur et le fixateur sur le papier argentique insolé».

L’artiste travaille également le monotype, cette peinture à l’huile sur plaque de cuivre qui n’autorise qu’une seule impression ainsi que la gravure. Déjà en 2013 elle avait réalisé un projet autour de l’impression et du multiple, en sérigraphie et gaufrage avec l’imprimerie Trace. Projet réalisé grâce à une bourse reçue par le Conseil Général du Lot.

En 2015, elle se tourne à nouveau vers les techniques de l’estampe en parallèle de sa pratique régulière du dessin. Elle a été formée à la taille douce (pointe sèche sur cuivre) et à l’impression dans l’atelier d’Anne Turlais à Saint Cirq-Lapopie.

« Pourquoi la gravure ?

« Le dessin tel que je le pratique, à savoir par touches courtes et répétitives à l’aide d’un crayon très aiguisé, me rappelle la pointe de métal qui incise le cuivre.

Mon travail monochrome en peinture comme en dessin m’a aussi conforté dans l’envie de graver. L’impression d’après la plaque de cuivre, en une seule couleur, le noir, m’a bousculé dans mes habitudes et le noir est apparu dans mes dessins au crayon. Le dessin se nourrit de l’estampe autant que l’estampe emprunte au dessin.»

La gravure m’intéresse tout d’abord pour la qualité plastique de l’image imprimée.

Le rendu de l’impression confère au dessin une certaine sensualité. Notamment pour les œuvres en lien avec la nature, souvent velue.
La lumière m’interroge. Plus le noir est profond plus la lumière est puissante et canalisée.

Dans les représentations oniriques, je cherche souvent le contraste, la lumière d’un au-delà sans doute ».

Parfois ses recherches relèvent encore de l’expérimentation comme par exemple avec ces derniers travaux où elle estampe son papier, en« débossage » pour obtenir une empreinte de cercle, d’abord entier, puis brisé. Ici c’est un CD qui fait office de matrice.

Les napperons de sa grand-mère

« En 2011, je trouvais dans la maison de ma grand-mère un petit napperon ovale au motif floral. Il prit place dans mon atelier dans l’attente d’un devenir. Je décide de rechercher d’autres napperons circulaires. Certains sont plus ou moins altérés par le temps, déformés, déchirés. Le monochrome… le papier… les gaufrages d’Eduardo Chillida ou encore les perforations de Jean Redoules m’ont si souvent émue. C’est bien ainsi que je souhaite les transposer. Le blanc étant la couleur par excellence des fils utilises pour ces ouvrages, je ne souhaite pas l’encrer et j’ai opte pour le gaufrage sans encrage. Le blanc sensible aux variations de la lumière, convient parfaitement pour retranscrire fidèlement la structure du napperon, la finesse de son dessin. Tout d’abord, les napperons sont numérisés en noir et blanc. Chaque napperon est a nouveau altéré, non par le temps mais par le dessin. L’image numérique a servi à la réalisation de la matrice : forme et contre-forme. En l’état, ils sont le souvenir, la mémoire ; par le détournement que j’en fais, ils sont l’instant présent, l’image contemporaine de ces Femmes. »

En 2013, Karine Veyres reçoit une bourse à la création attribuée par le Conseil General du Lot, qui lui permettra de réaliser des sérigraphies, gaufrages et typogravures en coproduction avec l’imprimerie Trace de Concots.

Rencontre publié en mai 2017

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