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Venice Spescha, Bages (Aude)

En marchant, en dessinant…

 

Dans son atelier de Bages (Aude), l’artiste cherche et expérimente, aussi bien sur le papier que dans l’espace. Une quête de sens avec des moyens volontairement limités: quelques traits d’encre de Chine ou quelques bâtons de bambou, pour faire surgir des œuvres qui interrogent le regard: faut-il voir le vide? le plein? Le blanc de la feuille? Le noir de l’encre? Chaque nouveau regard apporte une nouvelle réponse.

C’est un livre, mais un livre qu’on ne peut lire qu’en marchant. Un livre d’une quarantaine de pages qui font chacune 2,30 mètres de long et 50 cm de largeur. Autrement dit un livre de 4,60 mètres quand il est ouvert.

Ce livre intitulé  » Am Anfang ist das Ereignis“ (“au début, il y a l’événement“)  est une espèce de journal dessiné. Pour le «lire», une seule solution: une fois qu’on a vu une page, on la prend par le coin pour la faire passer de droite à gauche avant de revenir à droite lire la suivante. On marche donc, d’une bonne dizaine de pas dans un sens, et autant dans le sens contraire, avant de recommencer l’opération. Et on découvre ainsi quelques encres de l’artiste, plus ou moins épurées, plus ou moins aériennes. Certaines sont des taches qui parsèment la page, d’autres sont composées d’empreintes du papier plié et trempé dans l’encre; dans certaines, l’œil est attiré par le trait noir et son cheminement; dans une autre au contraire, le noir ne vise qu’à mettre en valeur les espaces blancs du papier, à l’image d’une toile de Sam Francis où la couleur ne sert qu’à encadrer la blancheur de la toile.
Pour décrire son œuvre, Venice Spescha s’attarde finalement plus sur les à-côtés: « C’est une œuvre à toucher, à écouter, à regarder, à marcher ». La marche, le contact avec le corps et le  papier, là où il est vierge, et là où il est recouvert d’encre, le bruit de la feuille déplacée, un bruit de papier de riz chinois de soie froissé, mais qui varie car l’artiste a composé son livre de papiers différents. Quelque pages sont acompagnée d’une phrase: “Est-ce- que tu entend la voix du fleuve?“ ou  “con amor“ ou  “con anima“ ou  “l’oeuvre change d’une personne à l’autre “…. C’est une invitation à la méditation et la réflexion.

Derrière ce livre qui occupe une bonne partie de l’atelier, une autre oeuvre tout aussi déroutante. De loin, des traits noirs semblent flotter dans l’espace. Et puis on réfléchit, et on imagine alors qu’il s’agit de traits dessinés sur le mur blanc du fond. Et puis on s’approche, et on aperçoit alors que ces bâtonnets couleur anthracite sont attachés à des fils blancs qui traversent la salle. Plus près encore, le regard s’attarde sur ces bâtonnets qui ont toute l’apparence de mines graphites géantes, comme des crayons prêts à dessiner dans l’espace. Il s’agit en fait de tiges de bambou que l’artiste a patiemment recouvert de graphite pour lui conférer cette apparence si particulière. «C’est une œuvre qui interroge le regard. On doit prendre le temps de voir, de faire le tour, de réfléchir pour bien l’appréhender ».

L’artiste a commencé ce travail en 1995, il y a plus de vingt ans, mais elle le poursuit aujourd’hui, chaque lieu demandant de toute façon une adaptation. Ce qui est présent ce jour-là dans l’atelier est un test pour la prochaine exposition que l’artiste va installer a Zürich dans la galerie Ziegler. Elle en avait fait une comparable avant l’été non loin de chez elle, au L.A.C., à Sigean, le lieu créé par Piet Moget, artiste décédé en décembre 2015, et qui était lui-même à la recherche d’une certaine épure. „Traces et Walk-About“ était la première exposition importante pour l’artiste en France. En Suisse, l’installation intitulée ‚Point de vue’ traversera trois pieces.

Voilà pour l’œuvre déroutante de Venice Spescha, une artiste suisse qui passe une grande partie de l’année à Bages sur le littoral audois.

Dans le premier cas, un livre tellement volumineux qu’on ne sait plus trop si on doit employer ce terme pour le qualifier. De l’autre, une installation d’une grande simplicité, mais qui joue sur les apparences et les faux-semblants. Le tout dans un noir et blanc épuré pour ne pas détourner l’attention vers des choses plus anecdotiques.
L’artiste est à l’image de son travail, sobre et qui insiste plus sur la quête de sens que le sens lui-même. Toute habillée de noir, elle s’exprime dans de petites phrases concises, dans un français parfait mais avec un fort accent germanique. Venice Spescha vient en terres audoises depuis plus de trente ans, mais elle a gardé de ses autres langues maternelles (le romanche et l’allemand) un accent prononcé.

Traces d‘interaction

Ici, l’accent repose sur  la perception de l’interdépendance entre action physique et mouvement de la pensée. La relation entre la marche et la pensée est ancrée dans l’histoire. Les élèves d’Aristote étaient des « Péripatéticiens», des philosophes  promeneurs. On pense également aux longs couloirs des monastères du Moyen-âge le long desquels les moines déambulaient, absorbés en dialogues et contemplation, cela en parfaite connaissance que l’effet physique créé par le mouvement consistant à poser sciemment un pied puis l’autre, favorisait le développement de la pensée.
C’est ainsi que l’action de dessiner peut lui être comparable. La majorité du travail que je réalise en atelier implique la marche. L’aller et venir ou bien la circumduction autour de l’œuvre en cours d’exécution appartiennent ainsi à l’historique de son élaboration. La marche s’imprègne dans la structure du dessin“.

Ce travail exigeant n’est pas incompatible avec une certaine légèreté, voire une dose d’humour, quand elle alterne les réflexions insistant sur la dimension spirituelle de son travail et les réflexions beaucoup plus terre à terre. A propos de l’installation en fil et bambou par exemple : « Si je privilégie les matériaux grands et légers, c’est aussi pour des raisons fonctionnelles: c’est plus facile à transporter d’un lieu à l’autre!».

En Suisse, son deuxième pays, l’artiste jouit d’une certaine notoriété. Là-bas, elle participe également à des propositions ou des appels d’offre dans le domaine public, pour injecter de l’art dans le bâtiment et a pu réaliser plusieurs projets: habiller les halls d’un ascenseur dans une maison de retraite, ou trouver des solutions pour séparer des lofts qui avaient été installés dans une ancienne usine désaffectée. Pour l’occasion, elle avait réalisé des cloisons en aluminium découpé et plié.

Dans son atelier de Bages en revanche, l’artiste est pleinement concentrée sur ses créations artistiques. De grandes encres de Chine punaisées au mur, un livre gigantesque sur la table, une installation au fond. L’œil va de l’une à l’autre, et c’est la multiplicité des approches qui finit par faire comprendre ce que cherche l’artiste : multiplier les sensations à l’aide de quelques traits noirs sur fond blanc, que ce soit par terre ou dans les airs.

A.D.

Rencontre parue en novembre 2016

BIO

Venice Spescha est née à Paris.  Elle passe son enfance à Bages, à Trun dans le canton suisse des Grisons et à Zürich.
Elle travaille un temps dans la haute couture et réalise ses propres collections avant de trouver que la couture ne lui permet pas d’exprimer ce qu’elle souhaite. Elle se tourne alors vers d’autres outils qui lui paraissent plus en phase avec une recherche de nature quasi-spirituelle. Elle visite l’école d’art F+F à Zürich, assiste le sculpteur suisse Vinzenz Baviera.
Depuis son enfance, elle a suivi son père, peintre et sculpteur, quand il venait séjourner en terres audoises : “J’ai assisté mon père quand il travaillait des grandes surfaces ou pour des projets visant à apporter de l’art dans certains bâtiments.  Plus tard, elle reprend des études artistiques, et se consacre à la peinture, aux installations et à la vidéo.
En 2008, elle arrête toute création personnelle: c’est l’année de la mort de son père et elle se consacre à l’archivage de son œuvre. Elle réalise avec une Fondation créée pour cela et avec des architectes, la construction posthume de la monumentale sculpture “Ogna“, que son père avait planifiée dans tous les détails pour son village natale de Trun, dans le canton des Grisons. Cela va durer plus de cinq ans. Elle reprend son propre travail de création, mais qui prend une tournure nouvelle: « Avant, je travaillais avec la couleur. Aujourd’hui, j’ai recentré ma démarche sur l’encre de Chine avec  ces gris, ces noirs et les blancs, les meilleurs outils pour questionner l’espace, capter ou rendre visible l’espace et ses intervalles“.