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Thierry Dalat, Tarn

Les faux-semblants de Thierry Dalat

L’œuvre de Thierry Dalat est littéralement hors du temps. L’artiste brouille les pistes et entraîne son public dans un questionnement sur ce qu’il voit : quand et pourquoi le peintre a-t-il choisi ce paysage, a priori banal… Quand a vécu cette femme, dont le visage splendide semble patiné par le temps…

La première sensation devant une œuvre de Thierry Dalat est celle de l’absence : les portraits comme les paysages sont souvent tournés vers une intériorité. Les paysages sont livrés pour eux-mêmes, sans présence humaine, comme un extrait de la nature, celui-là autant qu’un autre. On n’a pas le sentiment de voir un bout de forêt qui se distingue d’un autre ou un bord d’autoroute qui serait plus attractif que l’autoroute d’à côté. Le peintre les a pourtant choisis. A chacun de décider si c’était un choix judicieux ou non à chacun de se poser la question du choix du sujet.

Même chose avec les portraits. Là, il y a évidemment une forte présence, avec même une précision dans les traits qui pourrait relever de l’art photographique, mais la personne regarde ailleurs, ou garde les yeux dans le vide, dans une expression mutique, seule, sans environnement qui permettrait de lui donner une assise particulière. Elle a un âge, un physique, mais on ne sait d’où elle vient, ce qu’elle fait et même à quelle époque elle a mené son existence.

Toutes ces œuvres, quel qu’en soit le sujet, ont une autre caractéristique qui renvoie à la technique de l’artiste : une palette sombre, des effets de grattés et de superposition, comme une patine du temps venue renforcer ce sentiment d’intemporalité que dégage déjà le sujet, un motif au fusain qui s’extrait d’un fonds fait de multiples couches. « Ma peinture traite de paysages qui pourraient paraître bucoliques, mais ce qui m’intéresse, c’est la force de la terre, les puissances plus sombres, sous-jacentes… et le contraste de tout cela ! Ce que porte chacun ou chaque paysage de paradoxe entre ombre et lumière ».
L’artiste ne précise jamais le lieu précis qui l’a inspiré. Tout au plus admet-il garder une attirance pour les paysages qui ont bercé ses années normandes, ou ses virées en Champagne. « J’aime les paysages de ces régions, parfois noyés dans la brume. On peut essayer en peinture de souligner la poésie qu’ils comportent, même s’ils sont à premier vue banals, austères. Pour l’instant, j’ai plus de mal avec les paysages du Sud, qui ont une beauté immédiate qui finalement me freine ».

Aujourdh’ui installé dans un village du Tarn, Thierry Dalat se consacre pleinement à sa peinture. Cela n’a pas toujours été le cas. Ce Normand qui a fait les Beaux-Arts à Rouen avant d’enchaîner avec un service civil en tant qu’objecteur de conscience à l’Opéra de Tours, où il faisait les décors : « C’est là que j’ai le plus appris. On doit se confronter à des choses qui ne vous parlent pas d’emblée ».

Petit complément…
2 choses qui me semblent importantes dans le travail :
-Le silence ou l’absence 
Les portraits comme les paysages sont souvent tournés vers une intériorité . Même en cas de présence humaine, la première sensation est celle d e l’absence. 
Un espace vide qui laisse la place au spectateur, l’invite ou l’aspire…
-les forces plus sombres , souterraines
Quelque mots pour finir de Paul ceylan, qui m’accompagnent souvent ( les mots …).

Parle toi aussi
parle en dernier,
dis ta parole.
Parle
Mais sans séparer le non du oui.
Donne aussi le sens à ta parole:
donne-lui l’ombre.
Donne-lui assez d’ombre,
donne-lui autant
que tu en sais partagée autour de toi entre
minuit et midi et minuit.
Regarde tout autour
vois comme ce qui t’entoure devient vivant –
Auprès de la mort ! Vivant !
Il dit vrai celui qui dit l’ombre.

Thierry 

L’artiste a gardé au moins deux choses de cette période : le goût des grands formats et une technique de peinture qui mêle les pigments à de la colle de peau. « Cette technique donne un rendu de couleurs très vibrant, très mat. Et comme je travaille sur panneau de bois, je peux poncer avec du papier de verre chaque couche avant d’attaquer la suivante. Je commence par une couche foncée, de noir ou de gris, que je recouvre d’une couleur et que je ponce avant de déposer une autre couche.. Parfois, je suis obligé de refaire trois fois le motif ! ».

«Cette technique est assez paradoxale, car souvent, les gens trouvent ma peinture très douce, alors que la technique elle-même est très agressive. Et parfois, cela ne me suffit pas, alors je rajoute de l’acide chlorhydrique, de l’acétone, etc ».

Quelle que soit la cuisine de l’artiste, le but est évidemment de trouver une patine particulière, de provoquer des altérations qui font que l’œuvre se charge d’emblée d’un vécu, d’une histoire. Comme une veille photo patinée par les ans. « J’aime cette idée de montrer des scènes présentes comme si elles appartenaient au passé. J’ai été marqué par les fresques de Pompéi ou les peintures murales de la Renaissance en Toscane. Parfois, ce sont des oeuvres qui ne sont pas extraordinaires en soi, mais qui demeurent émouvantes à cause de la patine du temps ».

Ce côté usé, patiné sécurise : tout le monde a dans sa famille de vieiiles photos renvoyant à un passé proche et connu. A priori, cela doit donc être la même chose pour ces œuvres qui doivent bien évoquer quelque chose de précis à quelqu’un. « Les sujets un peu quelconques et la patine ont quelque chose de familier, de rassurant. Les gens entrent facilement dans mes œuvres, quitte ensuite à ce qu’ils soient ensuite déconcertés, par quelques éléments ». La lumière par exemple, souvent irréelle. Dans un même paysage, l’artiste peut utiliser deux, voire trois sources de lumière au mépris de tout réalisme. Les éléments contemporains ensuite : cette peinture hors du temps ne peut être si vieille que cela, puisque les fils électriques, les ouvrages d’art, les panneaux de circulation renvoient à une époque contemporaine ou proche…

Les paysages de Thierry Dalat procurent donc cette drôle d’impression : pas de trace de présence humaine, comme si l’homme n’était plus qu’un lointain souvenir, des couleurs usées et en voie de disparition, une lumière irréelle et malgré tout quelques poteaux électriques…

Nul doute que les archéologues du futur se pencheront avec curiosité sur les toiles sans âge de Thierry Dalat.

AD

Rencontre rédigée en juillet 2017

Site de l’artiste