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Frédéric Babon, Pézenas (Hérault)

Des mannequins qui grouillent de vie

Quand il ne dessine pas, Frédéric Babon photographie avant de peindre sur ses clichés. Des œuvres foisonnantes peuplées de tout un monde à regarder parfois au microscope. Rencontre avec un passionné de dessin.

Depuis quatre ans, Frédéric Babon rapporte de toutes les villes où il passe des photos de mannequins. Des photos montrant des visages lisses comme des oeufs, inexpressifs, figés derrière des vitrines.

Il n’est pas le seul à poser son objectif devant ces statues industrielles. Les mannequins ont bien souvent fasciné les photographes : ces êtres anonymes, immobiles doivent néanmoins être suffisamment séduisants pour donner envie d’acheter les vêtements qu’ils portent.

Il y a donc un côté paradoxal dans ces figures de cire ou de plastique, qui plaît à Frédéric Babon, mais il va aller au-delà de la simple attirance pour en tirer un parti créatif original.
Car il ne se contente pas de les photographier. Il fait tirer ses clichés sur un papier photo particulièrement épais et résistant, et, une fois de retour dans son atelier, il prend ses feutres aquarellables et … leur donne vie.
Et voilà les mannequins dotés d’expressions spécifiques et étonnantes. Il ne s’agit pas de les faire ressembler à des humains, bien au contraire. Les traits et les couleurs posés par l’artiste éloignent plutôt la tête en plastique de l’espèce humaine. La tête vit, mais c’est toute une vie qui grouille en elle, sans qu’on sache trop à quoi rattacher tout ce bouillonnement de traits, de couleurs. Quelque chose qui a l’air de surgir des entrailles et qui donne vie, de l’intérieur, à ces coquilles vides.

L’œuvre qui résulte de ce travail est donc totalement hybride : une sculpture industrielle au départ (un mannequin), une photo tirée dans un labo ensuite, et, ultime étape, une intervention du peintre, les feutres à la main.

Ce travail ne représente qu’une toute petite partie de l’œuvre de Frédéric Babon qui, au départ, possède un tout autre métier : « Je suis antiquaire, spécialisé dans les portes anciennes. Autant vous dire qu’à Pézenas, en hiver, on n’a pas forcément beaucoup de clients. Alors, en attendant, je dessine »…

Il y a évidemment un fil conducteur entre ce métier, le dessin, la photo ou l’intérêt pour les mannequins. Enfant, Frédéric Babon a passé beaucoup de temps avec son père dans les salles de vente et découvre le monde de l’art par ce biais très particulier. De fil en aiguille, il poursuit dans cette veine : après un passage aux Beaux-Arts de Metz, il laisse tomber, estimant que l’école ne lui apprenait pas à trouver sa propre voie. Et il renoue avec le monde de l’art, version marchande, en s’installant comme antiquaire dans la ville d’art et d’histoire qu’est Pézenas. Un métier qui lui permet finalement, sans que cela relève d’un plan de carrière, de renouer avec sa passion pour le dessin.

«  Cela fait quatre ou cinq ans que je dessine tous les jours, principalement à l’encre de Chine ou aux feutres aquarellables. J’ai deux manières de travailler. Parfois, je plante le décor : je vais dégager une silhouette générale : un corps de femme, ou deux corps issus de deux photos que je juxtapose sur une même feuille de dessin. Une fois ces éléments d’ensemble posés, je laisse le reste se faire tout seul, au fil du crayon. Deuxième solution, je pars d’un point de la feuille et je laisse le dessin se construire. Dans les deux cas, je recherche en fin de compte un équilibre, pas toujours facile à trouver ».

Frédéric Babon est né en Lorraine en 1962.
Il débute sa démarche artistique à 17 ans.
Passage avorté par les Beaux-Arts de Metz. L’artiste aime du coup se définir comme « autodidacte ». Antiquaire à Pézenas, il dessine en attendant les clients.

Son travail a été régulièrement présenté dans le Sud de la France, Montpellier, Nice ainsi qu’à Paris rue des Saints Pères et rue de Seine. Il a notamment exposé au musée des abattoirs à Toulouse, dans le cadre de l’exposition de Joël Hubaut, avec le prêt d’oeuvres d’Andy Warhol. Trois années de suite (2010 / 11 /12), il a été sélectionné par la Tribu des Artistes pour le concours Canson.

Frédéric Babon peut réaliser des dessins sur de petites feuilles qui vont lui prendre une heure ou deux, mais peut passer également plus d’un mois sur un grand dessin installé dans sa boutique-atelier.

Ses œuvres sont à la fois extrêmement spontanées et semblent faire appel à de glorieux prédécesseurs, tous plus ou moins dans la mouvance surréaliste : Yves Tanguy, Dali, pour ceux qui déforment la réalité, Fred Deux pour la précision du trait, Kandinsky pour ceux qui inventent des micromondes grouillant de vie et de couleurs. A tous, il rajoute une dimension parfois ludique, comme ces dessins où il mélange à son trait quelques impressions réalisées avec des tampons encreurs… Si l’on regarde de près, on voit ainsi de petits trains, de petits avions, qui se mêlent et se confondent aux traits du dessinateur.

Mais l’artiste tient à signaler aussi que sa créativité a des origines très personnelles : « Je lis beaucoup de livres de psychanalyse, de psychologie et j’ai fait une formation de psychothérapeute. C’était l’occasion de faire un travail sur soi-même. L’année qui a suivi cette formation, j’ai réalisé 300 tableaux ».
Depuis, Frédéric Babon ne lâche plus les crayons. Dans ses tiroirs, plus de 2000 dessins témoignent de cette créativité de tous les instants.

Cécile Guerbert

Des mannequins qui ont séduit un collectionneur

Le britannique Mark Dixon passe une partie de son temps dans la région. Il est tombé sous le charme des créatures de Frédéric Babon.

« J’ai toujours aimé le mélange des arts, tout particulièrement les photos peintes. Je collectionne par exemple des photographies indiennes, figurant des portraits en noir et blanc, qui ont ensuite été peintes à la main par des artistes au début du XXème siècle. Dans ce cas précis, l’artiste travaille de concert avec le photographe pour embellir ou enrichir une photo, en utilisant la couleur à une époque où la photo ne connaissait que le noir et blanc. Les costumes et surtout les turbans étaient colorisés pour honorer une personne.

L’art de Frédéric Babon entre dans ce cadre général: la manipulation d’une photographie par la couleur, la photographie originale n’étant plus qu’une sorte de toile de base.

Mais ses “décorations” sont tout sauf décoratives : ses couleurs n’enjolivent pas la photographie, elles ne fonctionnent pas comme le glaçage sur un gâteau. Au contraire, ses encres et ses couleurs font ce qu’elles veulent de la photo. Elles finissent par transformer cette photo en un pur produit sorti de son imagination.

Ce que j’aime particulièrement, ce sont les forces et contre-forces à l’œuvre dans l’image. Les arabesques qu’il réalise sur l’image sortent de son imagination foisonnante, mais elles sont tout à la fois extrêmement rigoureuses, car il faut au final que l’œuvre dans son ensemble fonctionne comme un tout. Le photographe pose des règles, des règles qu’on peut suivre ou transgresser mais qui restent néanmoins des règles. Dans ces conditions, la photo n’est pas une simple toile, elle donne à Babon l’occasion d’exercer son délire tout en respectant les règles de la jungle ! Et bien sûr, les photos de départ sont aussi les créations de Frédéric Babon. On peut donc dire qu’il construit lui-même sa propre jungle.

On peut même ajouter un autre niveau de complexité à son thème : certes, il a réalisé les photographies, certes il est l’artiste qui dessine et peint sur les photos, et pourtant ces images appartiennent à la réalité et pas à un quelconque théâtre qu’il aurait créé totalement : les mannequins sont l’œuvre d’autres créateurs et sont habillés encore par d’autres personnes.

Il y a donc trois ou quatre niveaux dans l’œuvre finale, dont certains ne sont pas l’œuvre de Frédéric Babon. L’artiste n’est donc pas une âme errante dans sa propre jungle ».

Mark Dixon

Rencontre publiée en juillet 2014

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