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Xavier Malbreil, Ariège

Des SMS gravés dans le marbre

 

Connu pour son travail d’écriture numérique depuis une quinzaine d’années, Xavier Malbreil a entrepris depuis un an un prolongement de ce travail vers le marbre, en prenant pour point de départ un constat tout simple : les Egyptiens avaient retenu la pierre, avec l’argile, comme l’une des toutes premières surfaces d’écriture, bien avant le papyrus ou le papier. Retour à l’origine de la graphie, avec une petite différence tout de même : le SMS remplace le hiéroglyphe.

Xavier Malbreil est un spécialiste de la littérature numérique. Il a lui-même écrit et conçu quelques œuvres qui lui ont donné une notoriété dans ce cercle très fermé de ceux qui cherchent à concilier création littéraire et nouvelles technologies.
Mais la littérature, surtout numérique, ne nourrissant pas son homme, Xavier Malbreil a toujours concilié cette passion avec toutes sortes de travaux manuels qui lui ont apporté un complément et un équilibre à sa première activité.
Et puis en 2015, l’idée est venue de concilier les deux, les trois, les quatre… La littérature, les arts numériques, le travail manuel, la technologie… Pourquoi ne pas reprendre ce que faisaient déjà les Egyptiens il y a 4000 ans : utiliser le marbre comme support aux écritures et technologies du XXIè siècle ?

Raconté comme cela, on pourrait croire à un cheminement très cérébral. L’ensemble a pourtant vu le jour de manière très pragmatique, suite à une rencontre faite par l’artiste : « J’ai fait la connaissance il y a quatre ans à Toulouse d’un plasticien tailleur de pierre, François-Xavier Poulaillon, au moment où il montait un centre, pour faire venir des sculpteurs à une pratique contemporaine dans une carrière de marbre de la Haute-Garonne, à Saint Béat ». Ce centre s’appelait le CIRPAC (centre international de la recherche de la pierre, des arts et de la culture) et est aujourd’hui en sommeil.

Xavier Malbreil trouve le projet intéressant et commence à y envoyer une de ses étudiantes, Golniaz Berouzhnia. Et puis il parle de son propre projet au tailleur de pierres qui accroche tout de suite : « Je crois que ce qui lui a plu, c’est tout simplement qu’avec mes smartphones en marbre, je proposais des œuvres toutes petites, à mille lieux de la statuaire la plus fréquente dans le marbre ».

Et voilà comment Xavier Malbreil va graver des choses tout à fait contemporaines sur une pierre sur laquelle on écrivait déjà il y a 4000 ans : le marbre, connu pour sa résistance et sa dureté.

« J’ai commencé par faire des smarphones en marbre, puis j’ai imaginé les objets de communication du futur, toujours dans ce matériau ».

Le travail recueille vite quelques bons échos chez ceux qui ont à la fois une culture de l’écrit et des arts plastiques.  Aujourd’hui, Xavier Malbreil quitte les objets portables pour s’attaquer à des œuvres de grande dimension, deux totems numériques, ainsi qu’un…nuage… Sous son burin, le cloud digital va devenir une œuvre noire qui pèsera un poids certain.
Parmi les autres objets, certains existent, d’autres n’existent pas, ou pas encore. Finalement, peu importe : l’idée n’est pas d’anticiper, mais de créer un pont entre les technologies actuelles et les racines historiques de l’écriture qui remontent aux Egyptiens ou aux Sumériens. Alors dans un tel écart, peu importe que l’objet représenté existe en 2016 ou n’existera qu’en 2050. Il est de la même manière ancrée dans une réalité qui a plusieurs millénaires derrière elle. « Qui sait, par exemple, que dans les cimetières américains existent déjà des tombes en marbre intégrant un écran où on peut voir et entendre la personne enterrée », précise par exemple l’artiste.

Pour parvenir à cette fusion des outils de communication les plus anciens et les plus futuristes, Xavier Malbreil utilise aussi bien un outil ancestral (le burin) que les outils les plus technologiques et contemporains (la gravure numérique par laser). Il grave ses objets dans le marbre. Parfois, l’objet peut se confondre avec un outil contemporain (un smartphone), parfois au contraire, la sculpture prend des allures d’un objet intemporel déjà connu des Egyptiens. C’est le cas de cette omoplate, à laquelle Xavier Malbreil imagine de nouvelles vertus, mais qui a toujours été un os à part : « Comme c’est le seul os plat, c’est celui qu’on a toujours utilisé pour y graver textes ou dessins ».

Pour ceux qui ont peur que le numérique disparaisse un jour sans laisser de trace, plus de crainte : Xavier Malbreil a gravé dans le marbre quelques beaux exemples d’écriture SMS. Dans 2000 ans, ils poseront peut-être autant de problèmes aux linguistes que la pierre de Rosette en a posés à Champollion au XIXème siècle.

A.D.

Article paru en mars 2017

Site de l’artiste

Xavier Malbreil accompagne chacune de ses sculptures d’une notice ressemblant à un cartel qu’on peut voir sous les œuvres dans les musées. Cartel écrit par l’artiste lui-même, qui apporte quelques clés pour comprendre sa démarche.

1.Le smartphone

Le smartphone est un objet magique, capable de tout réaliser, comme une baguette magique, le talisman contemporain, qui a opéré la fusion entre la téléphonie et le web. J’ai écrit au laser des messages brefs, dans une langue synthétique qu’écriront bientôt les citoyens connectés, utilisant plusieurs langues et plusieurs niveaux de communication.

2. Le bandeau

Le bandeau transcrit le flux cérébral de celui qui le porte en temps réel et sous forme de texte, agrémenté de liens, qui suggèrent des inflexions et des interprétations. Au cours d’une conversation, il peut être dangereux de porter ce bandeau, qui révèle à son interlocuteur ses pensées conscientes et subconscientes, Mais pour celui qui maîtrise son flux cérébral et sait dissimuler, cela peut au contraire constituer un avantage.

3. La commande manuelle

La commande manuelle sert à se connecter à ses espaces de stockage sur le cloud de façon discrète. Au cours d’une conversation stratégique, celui qui sait maîtriser la commande manuelle pourra interroger son cloud et disposer des informations vitales au moment opportun.

4. L’omoplate connectée

L’omoplate connectée parie sur l’hypothèse selon laquelle l’information personnelle de chacun pourra être stockée dans sa moëlle épinière. Les os serviront alors de connection entre les différents stockages de la moëlle épinière, afin de la faire circuler à l’intérieur du corps et de la rendre disponible pour la personne.

5. Le sex-toy

Il faut s’assoir sur le sex-toy pour stimuler ses zones érogènes. On peut l’utiliser en solo, et rentrer en communication par la peau des fesses et des parties génitales avec les informations érotiques stockées à l’intérieur de la pierre, ou bien s’en servir comme pod de communication érotique avec un utilisateur distant qui disposera du même équipement.

6. Le totem numérique

Le totem numérique a pour fonction de représenter la personne à distance, et de densifier sa présence, pour les pratiques de téléprésence. Pour appeler le propriétaire de la pierre, ceux qui sont habilités à le faire doivent passer la main dans le trou central, qui lira les lignes de leurs mains. Si l’appelant est reconnu, le propriétaire de la pierre apparaîtra sous forme d’hologramme au sommet concave de la pierre. Posséder une pierre de présence à distance est évidemment un signe de pouvoir et de richesse.

Biographie

Xavier Malbreil a fait des études littéraires et est aujourd’hui chargé de cours à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès pour le Master Création numérique. Il y enseigne la « narratologie ». Auteur de livres jeunesse, romans et nouvelles, il est aussi un auteur et théoricien reconnu dans le domaine des technologies numériques. Son œuvre la plus connue, Le Livre des Morts, a été présentée dans de nombreux festivals et colloques universitaires, en France comme à l’étranger. Il est également l’auteur de Dix poêmes en quatre dimensions, régulièrement étudié par les lycéens.

A partir de 2010, il s’investit dans la ville où il vit, Pamiers, et reprend la structure d’art contemporain Les Mille Tiroirs, créée quatre ans plus tôt.

Bibliographie

  • Les Prisonniers de l’Internet, roman jeunesse, éditions Cédric Vincent, 2000
  • Des corps amoureux dans quelques récits, nouvelles, éditions Manuscrit.com, 2002
  • Eloge des virus informatiques dans un processus d’écriture interactive, essai, éditions Manuscrit.com, 2005
  • La face cachée du Net, essai, édition Omniscience, 2008