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Elia Pagliarino, Aude

Contes Sauvages et autres spécimens

 

Elia Pagliarino dessine des animaux improbables, « d’une exubérance rigoureuse » : très documentées, les planches de son bestiaire pourraient s’intercaler dans les pages de l’Histoire naturelle de Buffon sans que les lecteurs du XVIIIè y trouvent à redire… ou presque.

Elia Pagliarino est précise, très précise : précise dans sa documentation, précise dans les titres de ses œuvres, précise dans ses traits de plume qu’elle croise comme les graveurs anciens, précise aussi dans ses encadrements et ses étiquettes, chaque « espèce en voie d’apparition » étant réalisée sur un papier vieilli et encadré dans une boîte-specimen entourée de baguettes en bois et d’une étiquette rappelant les anciens musées scientifiques.

Bref, tout est fait pour que celui qui regarde ne sache pas trop à quoi on a affaire… Dans son atelier installé dans le grenier d’une immense maison près de Castelnaudary (11), l’artiste s’immerge totalement dans son univers.

«J’ai toujours aimé les planches naturalistes, explique-t-elle simplement. Après, j’ai voulu les détourner, mélanger des éléments humains, végétaux, animaux, pour créer de nouvelles hybridations ». L’inspiration est à chercher dans les ouvrages savants du passé, mais débouche sur une problématique bien actuelle : elle travaille « l’esthétique de la métamorphose pour réveiller autant notre émerveillement enfantin que nos inquiétudes contemporaines ».

Dans ces créatures improbables mais redoutablement précises, des éléments viennent donc de planches naturalistes anciennes, d’autres évoquent clairement notre quotidien, les uns et les autres se fondant avec évidence dans l’œuvre finale. C’est notamment le cas des corps tatoués, comme ce pachydermata, à la tête d’hippopotame et au corps de femme, lui-même paré de tatouages d’éléphants, de libellules de rhinocéros, dessinés avec la même précision réaliste que la tête et le corps. Le coq lui aussi, fier comme il est, arbore évidemment de beaux tatouages.

Dans la série des« espèces en voie d’apparition », ce travail conduisant le regard à ne plus savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas est poussé à son paroxysme : chaque specimen est décrit minutieusement, avec une partie extrêmement documentée, comme cet homme-cactus xérophyte (sans eau) qu’Elia propose de plein pied mais également en coupe anatomique. Ou comme ce Specimen n°2 : « Cerf Rouge du Turkestan Oriental, répertorié le 10 décembre 2015.  Habitat : grands massifs forestiers du Turkestan Oriental. Nourriture énergétique : chenille carotte du papillon Machaon ».
Certes, on n’a jamais croisé en forêt de tels spécimens, même au Turkestan Oriental, mais tout cela a l’air si sérieux, si documenté…

Quand Elia Paglarino quitte cet univers naturaliste et onirique à la fois, c’est pour donner un regard sur le monde actuel, toujours avec la même précision et le même désir de brouiller les pistes. Sa fillette au lézard est actuelle, comme en témoigne les breloques autour de la poitrine et les tatouages sur la cuisse, comme en témoigne aussi son masque de Bambi doté d’une paire d’yeux énormes, comme on les trouve dans toutes les créatures des mangas japonais.

Ce n’est plus une hybridation scientifique, c’est une hybridation culturelle : les tatouages d’ailleurs sont explicites (Barbie, Mc Do, Facebook) et pourraient bien donner des idées à quelques marques : après tout, aucune industrie n’a encore pensé à payer le quidam pour qu’il se fasse tatouer sur le corps le logo de sa marque. Elia Pagliarino a une longueur d’avance. Sa vision est onirique, mais la réalité peut un jour rejoindre la fiction…

Parfois, le côté ludique l’emporte sur le côté documenté, mais tout cela représenté avec le même soin et la même virtuosité : Elia Pagliarino a par exemple dessiné une Vénus où son trait s’attarde avec la précision d’un anatomiste sur une glande mammaire, pour ensuite passer à la dentelle d’un soutien-gorge dont le motif reprend celui de la glande mammaire, les deux étant ensuite rappelés dans le dessin d’un coquillage.
Hybridation encore… Si ce n’est pas la voie de la science, c’est par celui de la poésie.

A.D.

Rencontre publiée en septembre 2016

Site de l’artiste

Sculptures, céramiques

Hybrides, hybrides…Elia Pagliarino renouvelle le thème dans ses sculptures et ses céramiques qui ont la particularité d’être toutes travaillées en recto et en verso.

Dans ses sculptures, l’artiste part de trois formes en tout et pour tout, dont une forme d’un petit corps surmonté d’une grosse tête. La structure est là (matériau composite recouvert de papier imprégné)… mais le dessin va venir démentir la forme : bien souvent, sur l’une des faces de la sculpture, un immense visage remplit la silhouette corporelle entièrement, brouillant une fois de plus les pistes.

Dans les céramiques, l’artiste raconte sur chaque vase (dont elle a conçu la forme avant de demander à un céramiste local de les produire) une histoire en deux temps. Pour La naissance du premier homme, elle dessine d’un côté un singe tenant un crâne humain, pendant que de l’autre c’est un fœtus qui occupe toute la place. Le singe, le crâne, le fœtus, à chacun de remettre les éléments dans l’ordre pour que cela mène quelque part.
Pour évoquer le lac Tchad, ce lac qui s’est quasiment asséché ces vingt dernières années, l’artiste choisi de représenter un gigantesque squelette de poisson.

Chaque vase, qu’elle appelle « Balise » renferme un parchemin témoignant d’une histoire attachée à un lieu précis du globe.

Ces Balises seront présentées avec un planisphère localisant l’origine de chacune.

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Biotechnologies Bleues IV, 2015

Encres, feutre et aquarelle sur papier marouflé sur tissu.

« Dans cette œuvre, explique l’artiste, il y a autant d’éléments issus des fonds marins que d’éléments venant du corps humain. Mon travail consiste d’une certaine manière à remettre l’humain au centre de la nature, tout en montrant comment tout cela est extrêmement imbriqué : l’éponge de mer et les globules rouges figurent ensemble sur ce tableau, car on extrait de l’un de quoi soigner l’autre ».