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Thierry Carrier, Souillac, Lot

Ceci n’est pas un autoportrait

 

Depuis son atelier du Lot, Thierry Carrier peint toujours le même personnage dans des attitudes toujours un peu figées. Le peintre et son modèle imaginaire, dans un face-à-face qui intrigue d’œuvre en œuvre.

Il a les cheveux noirs, un visage aux traits bien marqués, quelques vêtements d’aujourd’hui. Il est le plus souvent dans des poses statiques, figé comme une statue. Parfois, il se dédouble, et se trouve représenté deux fois sur la même toile, dans des attitudes différentes, mais toutes aussi énigmatiques l’une que l’autre. D’autre fois encore, on reconnaît ce même visage immuable mais cette fois-ci, il s’agit d’une femme…. Pas de gestuelle particulière, pas de jeux d’ombres et de lumières sophistiqués, des visages la plupart du temps fermés, n’exprimant rien d’évident. Aucune indication de lieu. Un monde de silence. Un regard froid, clinique. Clairement, il n’est pas question de séduction.

Le personnage représenté est comme tout le monde et cherche à se débrouiller de cette présence sur terre.

Difficile d’aller plus loin dans la description de cette figure et l’artiste ne nous en dira pas plus : le personnage représenté sur les toiles de Thierry Carrier n’a pas de nom, les toiles non plus…

Seule chose qui est sûre : l’artiste, lui, a les cheveux plus clairs, porte des lunettes et un visage qui n’a pas grand-chose à voir avec celui qui est sur la toile. Même si tout le monde s’obstine à y voir des autoportraits, la chose est visiblement plus complexe. Il y est question d’introspection mais de mise en distance tout à la fois.

« C’est vrai que pour réaliser ces tableaux, je me prends en photo, explique très simplement l’artiste. Mais c’est surtout pour les attitudes, les vêtements, pas le visage ».

Thierry Carrier a toujours peint des personnages, mais son travail a évolué.

« Il y a encore trois ou quatre ans, je peignais plusieurs personnages, de manière très frontale, sur fond neutre, abstrait. Cela avait quelque chose de très classique. Et petit à petit, j’ai eu envie d’un peu plus de narration, voire de théâtralité. J’ai clairement été influencé par le cinéma, l’image. Je me rappelle qu’encore lycéen, j’avais été très marqué par un film vu au cinéclub, Les ailes du désir, de Wim Wenders. Cela doit se ressentir dans mes peintures. Ce qui m’intéresse, c’est clairement l’image. La peinture est un outil, la photo aussi, le cinéma pourrait en être un. L’outil est moins important que l’image ».

Aujourd’hui, le personnage évolue donc dans des scènes relativement plus complexes, tout en restant toujours aussi mystérieuses. Thierry Carrier ne s’interdit pas les nuages, représente parfois son double dans une cage d’escalier, aime montrer aussi le personnage sans forcément focaliser sur le visage, comme une caméra qui choisit de zoomer sur les mains, sur l’assiette, etc. Petit à petit, il dote ce double d’une véritable histoire picturale. On ne sait toujours pas ce qui occupe et préoccupe ce personnage, mais il ne manque ni de pensée intérieure ni d’activité.

La peinture de Thierry Carrier est complexe. Devant ce personnage qui ne veut pas dire ce qu’il fait ou ce qu’il attend, on aurait facilement envie de multiplier les hypothèses, les lectures, convoquer la psychanalyse ou chercher des références dans l’histoire de l’art ; prendre l’artiste pour un nouveau Sisyphe qui, une fois la toile terminée, recommence encore et toujours à représenter ce double, dans une quête éperdue mais vitale.

L’artiste désamorce tout cela avec une simplicité qui tranche avec son œuvre.
– Pourquoi avoir choisi ces vêtements ? Ce sweat à capuche ou ce tee-shirt avec sa grosse étoile rouge, ou parfois au contraire une chemise blanche des plus classiques ? « Le sweat à capuche, c’est un sweat à capuche que je porte chez moi, c’est tout. Ceux qui veulent y mettre tout l’univers du rap ou des banlieues peuvent le faire, mais c’est eux qui le mettent, pas moi ! Et la chemise blanche, eh bien, c’est un plaisir de peintre : je travaille avec la lumière zénithale qui fait ressortir les plis des vêtements, c’est un vrai plaisir d’atelier. »

– Le personnage représenté en femme mais qui garde les mêmes traits masculins ? « C’est à cause de la largeur de la brosse que j’utilise ! Cela a tendance à durcir les traits ».

– En fin de compte, c’est qui, ce personnage ? Et qu’est-ce qui a rendu ainsi les hommes aussi seuls face à eux-mêmes ? « Quelqu’un qui est clairement dans son époque, ça, c’est sûr. Après, je suis clairement conscient que les analyses vont se délecter d’éléments que je n’ai pas forcément mis, et c’est finalement un plaisir de lire ce qu’on peut écrire sur mon travail : j’y découvre des références qui sont davantage celles de celui qui écrit que les miennes ».

L’artiste en rajoute sans doute un peu, mais le message est clair : on est à mille lieux d’un travail conceptuel.

Dès qu’on aborde la technique, les phrases reviennent beaucoup plus facilement à l’artiste : « Je tends moi-même mes toiles sur châssis, je les encolle et peins ensuite à l’huile, d’après photo. Une fois la peinture finie, j’applique toujours un jus pour vieillir un peu la toile et je passe un vernis. Je recherche une vraie patine, quelque chose qui la rende un peu intemporel ».

Le travail mélange en fait une palette classique, et des coups de pinceaux ou brosses parfois visibles, bruts, qui contredisent la première impression de réalisme.

Cette technique contribue au mystère général de ce travail : pas de couleurs vives, pas d’agressivité dans le trait ou la couleur, une patine propre aux tableaux qu’on peut voir dans les musées les plus classiques. Mais un coup de pinceau bien contemporain et un personnage lui aussi clairement dans son époque. Malgré tout, on est plus prêt des portraits d’Antonello que de Picasso.

A.D.

Article publié en mars 2016

Bio

Thierry Carrier est né en 1973 à Bort-les-Orgues (19).

Diplômé des Beaux Arts de Toulouse (1995),  

Vit et travaille à Souillac, dans le Lot

Ses œuvres sont visibles en permanence à la Twentytwo Gallery de Lyon, la galerie Alain Daudet à Toulouse et la 110 Courcelles à Paris.

Le site de l’artiste