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Hassan Musa, Gard

Hassan Musa, peintre d’icônes contemporaines

 

Installé dans un village gardois, l’artiste Hassan Musa aime jouer avec les codes et les techniques. Sous ses doigts, au pinceau ou derrière sa machine à coudre, Che Guevara devient Saint Sébastien et Ben Laden un individu noyé dans la civilisation américaine. L’artiste s’est approprié l’histoire occidentale pour en revisiter les personnages. Rencontre.

L’atelier est jonché de bouts de tissu, de tissus unis, de tissus à motif, de dentelles, de voiles. Tout ce qu’on peut récupérer chez des professionnels du textile.
Un fatras d’où Hassan Musa tirera des couleurs et des matières bien précises pour faire émerger des personnages connus de tous : au mur, ce jour-là, un portrait en cours de réalisation du président américain, à base de dentelle et de voilages, pour l’instant épinglés, avant d’être cousus une fois tous les éléments posés. « En fait, pour ce portrait, c’est un peu une technique d’aquarelle, explique l’artiste : je joue des superpositions entre tissus transparents, cela donne des couleurs mélangées. La seule différence, c’est l’outil : des bouts de tissus plutôt que des tubes de couleurs ».

Depuis quelques années, ce sont ces patchworks représentant des personnages connus de tous qui occupent l’essentiel du temps de l’artiste. Sigmund Freud, Mao, Che Guevara, Ben Laden, Obama, Joséphine Baker, etc.

L’artiste trouve son inspiration dans des personnages connus de tous à travers la planète, des icônes que tout le monde identifie, mais qui, mises dans des situations inattendues, interpellent à nouveau le public.

Ben Laden poussant un caddy américain, Ben Laden devenant malgré lui l’icône d’un XVIIIè siècle français libertin, vautré sur un sofa, les fesses en l’air ; Che Guevara transformé en figure quasi-christique, ou tout du moins en un Saint Sébastien transpercé de palmes. « C’est le tissu qui m’a inspiré ce sujet, explique l’artiste. Le tissu imprimé avait un motif intéressant de palmes. J’ai tenu à le garder. Je trouvais que cela donnait un nouveau sens au miracle de Saint Sébastien : les flèches sont redevenues des tiges, des choses qui poussent, qui donnent vie à nouveau ».

Car Hassan Musa a fait progressivement évoluer son travail. Il travaille sur tissu depuis longtemps, mais avant de réaliser des patchworks, il les utilisait comme support de peintures : « Pendant longtemps, j’ai peint sur des tissus à motifs. Je peignais autour des motifs, c’était long, fastidieux, et finalement gênant. J’ai changé de technique : aujourd’hui, je cache les motifs avec de la cire, je peins mon sujet sans me soucier de ce qu’il peut y avoir sur le tissu, et j’enlève ensuite la cire. Les motifs réapparaissent ».
C’est ainsi que Sigmund Freud se retrouve avec des avocats qui semblent flotter dans l’espace et qui parasitent son visage… Ces beaux gros avocats font partie intégrante du tissu et l’artiste n’a pas cherché à savoir s’ils apparaîtraient sur les yeux, la bouche ou au sommet du crâne. Advienne que pourra. Celui qui accordait tant d’importance aux lapsus ou gestes manqués n’aurait probablement pas renié le principe.

Ce portrait de Sigmund Freud est sous-titré « enfumer tue ». La forme, l’entourage, cette inscription, tout fait penser à un monumental paquet de cigarettes. L’œuvre fait partie d’une série, démarrée par Che Guevara. Hassan Musa avait découvert, lors d’un passage dans les pays du Golfe, que l’égérie révolutionnaire sud-américaine était représentée sur des paquets de cigarettes ! Il a donc réalisé le portrait du Che, sous-titré … « Révolter tue », avant de réaliser un Christ mort, sous-titré « Aimer tue », complété ensuite par le père de la psychanalyse et son « enfumer tue »… Jouer avec les techniques, jouer avec les icônes, jouer avec les mots… L’œuvre est un tout où chaque élément s’enrichit du reste.

De travail de peinture sur tissu,  l’artiste est peu à peu passé à ce travail de portrait en patchwork. « Cela peut faire penser à une technique américaine, le patchwork étant vraiment un art traditionnel en Nouvelle-Angleterre par exemple, mais cela renvoie aussi à un travail traditionnel dans certains pays d’Afrique de l’Ouest comme le Ghana. Finalement, cette technique elle-même engendre des passerelles intéressantes ».
Depuis son village gardois, l’Africain Hassan Musa épingle la culture planétaire au mur. Et nous fait voir sous un nouveau jour ces personnages que les médias montrent en permanence sans en interroger le sens.

Anne Devailly

Photos: Guy Rieutort

Site web de l’artiste

Article publié en juillet 2014

Illustrateur calligraphe

En parallèle de son travail de plasticien-couturier, Hassan Musa n’a jamais rompu avec son travail d’illustrateur, calligraphe. « Aux Beaux-Arts à Khartoum, j’aurai pu apprendre la calligraphie, mais je n’avais pas choisi cette voie. Finalement, j’ai surtout découvert cet art par moi-même, une fois en France ».

Une petite maison d’édition nîmoise, Grandir, s’intéresse à son travail. Il en résultera de nombreux livres, certains reprenant des contes traditionnels africains, d’autres proposant des devinettes visuelles, d’autres jouant sur la calligraphie arabe, d’autres encore détournant des histoires, comme ses grands patchworks détournent les icônes. C’est le cas de l’album intitulé « Les pinces charmantes » : un détournement de la chanson populaire « lundi matin, l’empereur, sa femme et le petit prince », qui permet à Hassan Musa, auteur du texte et des illustrations, d’évoquer le problème de la torture avec de jeunes enfants.

Depuis peu, l’artiste travaille sur des livres découpés, toujours avec la maison Grandir (voir dans ce magazine, rubrique « métier d’art », p. …)

Bio

Hassan Musa est né au Soudan au début des années 50 (il ne dispose que d’un « certification d’estimation d’âge »). Devenu le dessinateur de l’école, il est poussé par ses professeurs et s’inscrit aux Beaux-Arts à Khartoum. Il travaillera ensuite deux ans en tant que décorateur pour la télévision de son pays.

En 1978, l’évolution politique ne lui laisse pas le choix : c’est l’exil en France.

Prof d’arabe, prof d’arts plastiques, illustrateurs de livres. Il continue néanmoins à peindre, estimant même que la période est porteuse pour un artiste comme lui : « Les galeries ne s’intéressaient alors qu’à l’art conceptuel. Cela m’a finalement permis de peindre sans aucune pression, puisque cela n’intéressait alors personne ! »

Nationalité française en 1990. Mariage avec une Française, nommée dans l’éducation nationale dans le Gard, où le couple s’installe.

Il continue son travail d’artiste, suivi par Jean-Hubert Martin,  figure majeure de l’art contemporain, qui a été entre autre directeur du Musée national d’art moderne de la Ville de Paris.

C’est lui qui propose à Musa de participer à l’exposition Africa Remix au Centre Pompidou  en 2004. Musa y expose “le Grand nu américain” représentant Ben Laden étendu d’après l’œuvre de François Boucher. L’œuvre fait sensation et servira presque d’emblème de cette exposition. Nombreux articles, dans le Monde 2, Artpress, Jeune Afrique, Art Absolument, etc.
Musa expose également aux Etats-Unis, à Londres, etc.