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Alain Alquier, Pouydraguin, Gers

Bois de vie

 

Alain Alquier peint un sujet qu’il a sous les yeux, dans sa campagne gersoise : des ceps de vigne. Mais le sujet, prétexte à la peinture, ouvre sur de nombreux horizons.

A première vue, des ceps de vigne. Noirs, tourmentés, avec une grande verticale et quelques lignes plus ténues horizontales. Des ceps représentés pour eux-mêmes, sans doute en hiver, dénués de feuilles, brut. Le peintre les livre sans fond, sans explications, juste pour les lignes qu’ils représentent. Ces lignes, justement, mènent vite à d’autres lectures : une croix, bien évidemment, formée de ces deux lignes horizontales et verticales. De la croix, on peut aller assez rapidement à une lecture religieuse, dans sa dimension tragique ou au contraire pleine d’espoir. Tragique quand la forme noire du cep laisse imaginer un visage carbonisé, ou au contraire quand le blanc interroge ou quand les formes torturées du bois évoquent un univers de souffrances ; pleine d’espoir quand quelques traits de rouge ou orange très vif sortent clairement l’œuvre d’un univers réaliste pour aller vers quelque chose d’au-delà, de plus spirituel.

Mais les ondulations dans d’autres œuvres poussent vers d’autres univers, faisant surgir ici où là les arabesques d’une danseuse en train d’effectuer quelques « danses de la mort »…

Avant de multiplier les interprétations, l’artiste aime à rappeler que la genèse de cette série, Bois de vigne, est à chercher tout simplement dans la campagne gersoise : « J’ai longtemps photographié professionnellement les produits du Gers : foie gras ,vin … En parallèle, je peignais, des œuvres abstraites, minimalistes, dans une série, les Romanes. Par la suite j’ai considéré  que j’arrivais au bout du bout de cette série  et j’ai voulu revenir au ‘sujet’. J’ai commencé à regarder comme peintre les ceps, en hiver, après la taille : le viticulteur coupe les sarments et en laisse un ou deux qu’il attache sur un fil de fer. J’y ai vu « La crucifixion », et cela m’a fait penser aux œuvres d’un peintre que j’aime, Rubens ».

Mais Alain Alquier s’arrête là. Il n’invite pas à une lecture religieuse de son œuvre : « La croix est un symbole qui existait bien avant le christianisme, c’est la rencontre des extrêmes, le lien entre le ciel et la terre, le lien aussi entre l’est et l’ouest, le levant et le couchant. Il est aussi pour moi une « image » de l’histoire de l’art ».

Finalement, les arabesques, les contrastes forts entre les tons sombres et les tons clairs, le relief du motif par rapport à la grisaille neutre du fond (mais toujours changeante), le dialogue entre le figuratif et l’abstrait, les variations d’instruments (pigments, fusain, pastel, mine de plomb),  les déclinaisons à l’infini sur un même thème, tout cela compose une véritable symphonie qui rapproche l’œuvre d’un univers musical contemporain, de compositeurs comme Gavin Bryars ou Terry Riley.

« L’intensité est silencieuse, son image ne l’est pas ». René Char

Aujourd’hui, cette série que l’artiste a commencée en 2012, débouche sur de nombreux autres travaux. Avant tout, les vitraux. Alain Alquier avait déjà réalisé les vitraux de l’église de son village, mais a eu l’opportunité de recevoir une commande de la mutuelle la Matmut pour le centre d’art qu’elle possède du côté de Rouen. Au total, 16 vitraux, sur les quatre facades du bâtiment appelé « la chapelle », inspirés de ses peintures « Bois de vie », mais que l’artiste a adapté à la technique du vitrail au plomb. En fonction de leur orientation, chaque vitrail « prend » la lumière toujours changeante. Alain Alquier a travaillé sur ce chantier avec Leslie Gasking, maître verrier  installé dans le Gers.

Mais la série a également évolué dans d’autres directions et techniques. En peinture, les bois de vie mènent  à « l’introduction » du   paysage en fond comme le faisaient les peintres du XVeme siècle. Le cep comme  structure d’une vision plus large et cette fois-ci ancrée dans la réalité que l’artiste a sous les yeux en permanence.

Fin 2016-début 2017 : exposition à St Pierre-de-Varangeville (à côté de Rouen), avec en parallèle l’inauguration des 16 vitraux.

Matmutpourlesarts.fr
Edition d’une monographie 120 p. sur l’ensemble du travail de l’artiste (peinture, dessin, photo, sculpture), octobre 2016.

Et, dans un cheminement inverse, l’artiste travaille également sur des sculptures, pour montrer cette fois-ci ce qu’on ne voit jamais  du cep de vigne : les racines, partie enfouie dans la terre et les cailloux. L’artiste les sculpte  en y intégrant  des éléments extérieurs (tissus, cartons) afin d’en détourner la réalité, fondant le tout en un objet unifié par de la peinture blanche. Il les exposera cet automne avec ses peintures de la série Bois de Vie. Cette fois-ci, le cep est pris comme point de départ d’une réflexion sur l’objet, la matérialité, à l’opposé du travail d’épure des  peintures.
Depuis peu, Alain Alquier renoue avec une démarche déjà pratiquée qui est de faire dialoguer photographie et peinture  à partir des photos de ceps qu’il retravaille au pastel.

Bref, un même sujet, une même inspiration et des déclinaisons qui montrent toute la force du sujet. Car, conclut l’artiste, «le sujet n’est jamais qu’un prétexte à la peinture ».

A.D.

Portrait publié en septembre 2016

Site de l’artiste

VERBATIM

«  Il n’est pas indifférent que les Bois de vie aient été peints parallèlement à une autre série sobrement intitulée Paysages, faite d’ébauches de bosquets, de vallonnements enneigés, de champs cultivés… Nous sommes probablement en train de décrire le quotidien d’Alain Alquier quand il sort de son atelier et qu’il arpente la campagne environnante. La tentation existe de voir ces Bois de vie comme des agrandissements d’une peinture de paysage. Ce qu’ils représentent, en effet, ce sont des ceps, des sarments, des échalas, des fils et des tiges, tout un enchevêtrement caractéristique de la viticulture si active, si prospère depuis 2600 ans, depuis les Grecs, en cette région du Sud-Ouest où se tient le peintre. (…) Ce que l’on voit, au contraire, ce sont des branches sans feuille, sans pampre, sans baies, sans rien d’autre que le bois noir ou brun – parfois rehaussé d’une ligne de rouge, d’une trace d’ocre. On songe aux dernières feuilles, aux ultimes feux de l’automne, à un rameau en hiver quand la sève s’en absente, quand le froid saisit le bois, quand on se lance dans la nuit et le noir. »

Thierry Romagné