Nadine Vergues, Avyeron (12)

Des géants au poids plume

Nadine Vergues trompe les apparences. Son art est un faux-semblant permanent où les œuvres ont une matière, un poids, une résistance qui trompent le regard. L’artiste est devenue virtuose dans l’utilisation d’un matériau rarement utilisé : le feutre industriel.

Les têtes sont parfois immenses. D’une teinte grisée, les visages aux traits volontairement simplifiés ont une apparence granitique qui en impose. Du haut de leur socle, à 2,50 mètres de hauteur, ils évoquent aujourd’hui évidemment tous ces réfugiés agglutinés aux bords de l’espace Schengen: cette sculpture intitulée Frontière en impose, et donne l’impression de personnages qui prennent de la hauteur  pour dire : « Ne nous oubliez pas ».

Avec Métamorphes, les personnages ont une apparence bien différente : constituées de multitudes de petits cercles accolés les uns aux autres, les formes et la couleur brune incitent à pencher vers une sculpture en acier ou en fer forgé. Ils n’ont pas de visage, le vent les traverse. Avec d’autres moyens, l’artiste nous demande là encore de nous arrêter sur ces silhouettes sans noms et sans visages.

Les deux imposent, l’une semble en pierre, l’autre en métal. Et pourtant l’une et l’autre doivent peser moins d’un kilo.

Dans son immense atelier aveyronnais, installé à Saint-Etienne-de-Naucoules, sur le Causse, Nadine Vergues soude, peint, brode. Des techniques variées qui pourraient faire penser au métal, à la toile ou à des tissus délicats, mais que l’artiste a en fait adaptées à son matériau de prédilection: le feutre industriel, celui qui sert d’isolants dans l’industrie automobile. « En gros, il s’agit d’une moquette bon marché ! » sourit l’artiste, qui aime à insister sur le côté brut et basique de la matière. Ce feutre est en fait réalisé à partir de récupération de matières plastiques. Il a déjà eu une vie avant, l’artiste va lui en proposer une après son passage par le feutre automobile. Parfois même plusieurs : les têtes qui ont servi à réaliser la sculpture Frontières ont été faites pour d’autres sculptures et réutilisées ici pour une nouvelle œuvre. Là encore, ce réemploi s’intègre pleinement dans le sens donné à l’œuvre : il y a toujours de la place pour un individu, à condition d’avoir un peu de créativité et de liberté d’esprit.

Nadine Vergues est tombée sur ce matériau un peu par hasard au milieu de déchets d’usine, il y a une quinzaine d’années, à une époque où les plasticiens ne s’étaient pas encore trop attardés aux possibilités offertes par le textile.

« Cette découverte a été un choc, j’ai compris ce jour-là que j’étais sculpteur. Il me restait à trouver comment utiliser ce matériau rudimentaire et brut. Pour le mettre en formes, j’ai développé une technique, détournant des outils du fer comme le fer à souder, et des outils du bois ».

L’artiste maîtrise les techniques lui permettant de surpasser les faiblesses du matériau de base : les œuvres restent légères, mais sans la fragilité initiale. Résistantes pour affronter les conditions extérieures, elles peuvent prendre l’apparence du granit, du métal, mais aussi du papier.
Sans l’avoir pensé, Nadine Vergues renoue ainsi avec son histoire familiale. Elle qui avait un père charpentier et une mère confectionnant des vêtements, elle finit par travailler une matière souple comme sa mère avec les outils qu’utilisait son père.

Cela suffit déjà à tromper son monde, mais l’artiste aime à aller encore plus loin. Sur certaines œuvres, elle prend donc l’aiguille et rajoute quelques broderies. « Les gens qui ne savent pas que c’est du feutre s’interrogent sur les broderies, en cherchant à savoir comment j’ai pu broder sur de la pierre, sur du fer. Cela les amène à s’interroger sur ce qu’il voit, sur le jeu des apparences ».

Une envie…

Nadine Vergues, qui voit ses œuvres présentées sur de grandes scènes artistiques, aimerait les faire interagir avec les arts vivants : créer des décors de théâtre, de ballet, d’opéra ? Il est certain que sur scène, la monumentalité de certaines pièces, associée à leur extrême légèreté pourraient donner des idées à des metteurs en scène.

L’artiste est vive, gaie, trouve beaucoup de plaisirs à ruser avec son matériau. Mais l’œuvre, elle, est tout emprunte d’une réelle mélancolie et d’une vision sans concession du monde actuel. Souvent, elle part sur une série, mais « la série s’arrête souvent au bout de trois ou quatre pièces », comme si l’essentiel est déjà dit.

Au côté de ce travail de sculpteur, Nadine Vergues poursuit un travail de dessinatrice, sur feutre, sur papier, sur zinc oxydé. Là encore, un côté « bricolage-bidouillage » assumé, mais dans une continuité d’esprit : des personnages, encore et toujours, qui émergent de la matière quand il s’agit du feutre (collé, brûlé, plié, etc), qui se battent avec elle quand il s’agit du zinc. Chaque création est une victoire.

A.D.


Bio

Sétoise, Nadine Vergues est repérée par Eliane Beaupuy-Manciet, grand prix de Rome, directrice de l’école des Beaux-Arts de Sète. Nadine Vergues n’a que 16 ans et n’a pas montré jusqu’alors une grande passion pour les cours. Ce soutien change le cours des choses. Nadine Vergues entre alors aux Beaux-Arts de Toulouse.

Elle mettra ensuite entre parenthèse sa pratique artistique avant de renouer avec il y a 15 ans. Depuis, le succès est au rendez-vous, en France comme à l’étranger. Au printemps dernier, Nadine Vergues est ainsi allée à la rencontre d’amateurs de son travail en Corée. En soute, d’immenses sculptures, mais qui ne dépassaient pas les poids autorisés…

 

www.nadinevergues.fr

Atelier à Saint-Etienne-de-Naucoules (visite sur rendez-vous)