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Jacques Blancher, Villetelle (34)

La fin d’un cycle de dix ans de retour à la figuration

Jacques Blancher s’est exprimé pendant des décennies dans une veine abstraite qui a fait sa réputation. Et puis, il y a dix ans, il réalise des œuvres d’essence plus figurative inspirées par ses nombreux voyages. Le cycle se clôt cette année, et le peintre amorce un retour progressif vers l’expression qui a fait sa première réputation.

Jaques Blancher est peintre et plasticien, par passion, depuis son enfance. À l’âge de 18 ans, il réalise sa première expo, dans sa région, en Bretagne, une exposition d’œuvres de jeunesse, figuratives. Et puis pendant de longues années, il va développer dans son atelier installé près de Lunel (34) un travail d’une tout autre nature, en se concentrant sur le signe, la ligne et la tâche, dans différents supports qui vont de la toile simple aux matériaux les plus divers, carton, pierre, céramique, sable, ciment, etc. Sa réputation est alors bien établie d’artiste abstrait, conceptuel, en phase avec les grands courants de l’époque.

Mais dans les années 2000, l’Aiap-Unesco, branche de l’Onu, propose à l’artiste de partir pour des missions, culturelles ou purement humanitaires, dans des pays, principalement en Afrique et en Asie. À chaque fois, l’artiste prend de très nombreuses photos, tout en réalisant des récits de voyage très précis qui lui permettent de prendre du recul et d’analyser les situations vécues dans chacun de ces pays. Il va ainsi enseigner à l’université en Chine, aider des femmes battues et méprisées en Inde à retrouver un peu de dignité par le travail, essayer d’améliorer la situation des enfants du Mali.

Et puis, pour répondre à la demande d’expositions institutionnelles, l’idée lui vient de rendre compte, avec ses outils de plasticien de traduire ses impressions de voyages en œuvre picturale. Des idées fortes en ressortent, renouant trente ans après son exposition rennaise, avec une veine figurative.

L’artiste s’est alors replongé dans ses photos pour effectuer une sélection pointue pour chaque pays, afin qu’elle serve de base à ses futures réalisations. Puis il s’est mis au travail : « Aujourd’hui, ma créativité est aussi sur ordinateur », précise l’artiste, qui crée sur tablette graphique avant de prendre les pinceaux. « Je choisis une ou plusieurs photos, je les réinterprète, sélectionne des éléments dominants, les confronte avec d’autres, pour aboutir à une nouvelle composition, avant de passer à la peinture. Mais ce travail préalable ne m’empêche pas d’improviser à nouveau au moment de l’exécution sur la toile ! »

Les trois séries forment trois chapitres d’une aventure globale que l’artiste a sobrement appelée « Du voyage à l’atelier ». Une première série d’œuvres sur la Chine, une deuxième sur l’Afrique et une troisième, à peine achevée sur l’Inde, constitue ainsi un cycle particulier dans l’œuvre foisonnante de l’artiste. Pour chacune de ses trois séries, un thème, décliné sur plusieurs grandes toiles où le figuratif joue avec des éléments plus symboliques, ou avec des fonds parfois purement monochromes qui sortent le personnage de son contexte pour en faire le sujet principal d’une œuvre d’art.
Pour la série sur la Chine, Jacques Blancher s’est intéressé à la mutation de la société dans le cadre de la mondialisation et l’irruption brutale de la société de consommation. Chaque œuvre possède un code-barre qui fait partie intégrante de ce qui est représenté et en force évidemment le sens… tout en faisant une passerelle avec le travail qu’il a réalisé des années durant autour de la ligne du signe et de la tâche.

La série sur l’Afrique est plus l’occasion de retravailler le thème immuable des liens entre la pauvreté et la richesse. Pour ces oeuvres, l’artiste a réalisé sur ordinateur des billets américains, qui existeront peut-être un jour, avec le portrait d’Obama qui remplace celui du président originel, George Washington. Et il a fait imprimer sur de grandes toiles ces billets qui servent de toiles de fond à une surimpression peinte, le sujet venant donc vivre sa vie sur fond de dollars omniprésents, tout en restant irréels et hors d’atteinte.

Les deux premières séries ont été exposées. Les œuvres étant assorties de légendes faites par l’artiste lui-même, permettent de revenir, à chaque fois, sur la genèse de l’œuvre.

L’artiste a terminé ce cycle en abordant le Continent indien, avec des toiles qui reviennent cette fois-ci sur les rapports complexes que l’homme entretient dans ce pays avec les animaux, ceux-ci étant bien souvent plus respectés que nombre d’êtres humains qui cherchent tout simplement à survivre. Des toiles pour la plupart sobres, sans symboles, pas de code-barre, pas de billet de dollars, mais des personnages et des animaux qui vivent les uns avec les autres, sur des fonds neutres, les personnages dormants ou attendant quelque chose d’indéfini, pendant que les animaux jouent, s’occupent, ne se posent pas de question.

Jacques Blancher, par ce cycle, a mis son travail de plasticien au service d’une réflexion humanitaire. Il y voit par cela une forme de militantisme, comme beaucoup d’artistes ont su le faire par le passé.

Aujourd’hui, Jacques Blancher réussit « la synthèse de la synthèse » : il continue à trouver son inspiration dans les voyages qu’il a pu faire tout en renouant avec sa première veine plus abstraite. C’est une série sur le Japon, dont il revient d’une mission, qui lui permet cette synthèse, un pays où un simple caillou, un arbre où bien un objet, prend un sens particulier, méritant par cela une attention relevant du spirituel. « Là-bas, j’ai fait tout un travail sur le jardin zen, et ici, bien avant ce cycle figuratif, j’avais déjà effectué une exposition-réflexion sur le thème du galet. Il faut dire qu’au Japon, on accorde à tous les éléments de la nature une âme. Comprendre leur expression et leur pensée passe par la compréhension de ce concept ». Aller-retour entre figuration et abstraction : la boucle est bouclée.

A.D.

Article paru en novembre 2016

Site web de l’artiste

Bio

Originaire de Bretagne, l’artiste exerce sa vie d’artiste depuis quarante ans près de Lunel. Jusqu’en 1974, il gagne sa vie comme ingénieur des travaux publics et travaille à ce titre dans de nombreux pays africains.

Depuis les années 2000, il effectue des missions dans le cadre de l’Aiap-Unesco sur l’Extrême-Orient et l’Afrique.

Légendes des œuvres

Photo Afrique

« Les enfants du Mali jouent comme tous les nôtres. Ils rêvent de notre monde qui lui ne rêve pas d’eux. Sur un mur tagué, un Mickey dessiné assortit des mots collés « dollarcity ». Sur la terre, billes roulant pour gagner… peut-être une reconnaissance. De cette scène de rue naît mon premier tableau. Tous les éléments étaient en place pour en composer cette toile en atelier ».

Photo Chine 1

« J’avais été subjugué par la forte présence de cette personne âgée. Elle se trouvait dans un snack très moderne, fréquenté presque exclusivement par des jeunes. Le regard intériorisé, elle semblait totalement détachée de l’effervescence qui l’entourait.
J’ai d’abord décidé de la mettre seule sur la toile ; le code-barre en fond apparaît comme des barreaux qui l’enferment  et l’isolent à l’écart de l’économie de marché galopante de Shangaï. J’ai remplacé sa montre par une de celles que l’on trouve couramment vendue là-bas, à l’effigie du président Mao Tse-Toung ».

Photo Chine 2

« Sur la toile, je n’ai gardé que la femme à la poubelle. Ni ses sacs ni la poubelle ne montraient ce qu’elle récupérait. J’ai installé dans ma mise en scène une boîte de Coca-Cola, comme un symbole de mutation de la Chine actuelle. Les rayures du code-barre correspondent à celles de la poubelle, soulignant le cycle qui transforme l’objet consommé en déchet ».